«Tu nous fais sentir comme si on était de vraies personnes» (2) - Forum protestant

«Tu nous fais sentir comme si on était de vraies personnes» (2)

«Si nous n’avions pas la foi, comment pourrions-nous tenir ?» Dans cette deuxième partie de l’entretien, Naomi B., pasteure, traductrice-interprète et aumônier depuis environ quinze ans au centre pénitentiaire de Rennes, détaille les conditions des entretiens avec les détenues, où il lui faut être «totalement dans l’empathie» mais ne pas forcément «tout intégrer».

Entretien publié sur le blog de l’Aumônerie protestante des prisons.

 

 

Lire la première partie de l’entretien.

 

Lors de l’entretien, comment approchez-vous ces femmes ? Comment trouver la bonne distance ?

Il faut trouver le bon cadre. Parfois, on peut parler d’amitié fraternelle mais la relation doit être délimitée. Elle ne doit pas aller jusqu’au point où l’aumônier serait dépendant du regard de la personne détenue ou lui confierait des éléments relevant de sa vie privée. Sinon, il serait dans la codépendance et donc exposé à la manipulation.

 

L’affectif tient-il une place importante ?

Les femmes entre elles sont beaucoup dans l’affectif. Tout le monde se fait la bise. Je la fais pour ne pas me situer au-dessus d’elles. Elles sont assez isolées car les visites de leurs familles sont moins nombreuses que chez les hommes. Elles partagent leurs émotions, comme la colère. Si la violence physique semble moins fréquente que chez les hommes, les invectives verbales existent.

 

Les tutoyez-vous ?

Oui, contrairement à une autre aumônier (mais qui les prend facilement dans les bras). Pour ma part, je réserverais ce geste à des situations exceptionnelles, comme l’annonce de la sortie.

 

Il semble que les relations homosexuelles en détention chez les femmes soient très fréquentes et ouvertes ?

J’ignore si la concentration est plus élevée en détention que dans le reste de la société. Effectivement, ces relations sont ouvertes et reconnues, contrairement à la situation chez les hommes où elles restent cachées. Certaines femmes ont déjà cette pratique avant d’être incarcérées, alors que d’autres la découvrent en détention. Ces relations fidèles semblent répondre au besoin d’avoir un soutien, de la compréhension, d’avoir un conjoint, de l’affection physique, le temps de l’incarcération. À la sortie, certaines abandonnent cette pratique.

 

Comment abordez-vous les personnes qui ont des problèmes psychiatriques ?

Je les considère comme les autres, et non comme des personnes handicapées. Face à des personnes paranoïaques, j’accueille leur parole sans me laisser affecter.

 

Ces entretiens peuvent être lourds. Comment vous protégez-vous ?

Lorsque j’écoute, je suis totalement dans l’empathie. Je reçois la parole de l’autre au premier degré mais je fais une relecture, soit immédiatement – un peu comme la traduction simultanée que je pratique professionnellement – soit plus tard. Cela me permet de mettre une distance, d’être dans une vigilance permanente. C’est son ressenti.

À un moment, je rendais visite régulièrement à une personne considérée comme manipulatrice. Un jour, une surveillante m’interroge: «Pourquoi allez-vous la voir ?». Je lui ai répondu: «J’ai un double filtre. Je peux entendre et ne pas tout intégrer». Je consacre beaucoup de temps à écouter ces femmes pour qu’elles sachent qu’elles sont entendues.

 

Avez-vous des échanges avec les autres cultes présents ?

Je croise rarement les aumôniers musulman ou Témoins de Jéhovah, jamais l’aumônier bouddhiste. En revanche, j’entretiens des liens réguliers avec l’aumônier catholique, avec qui j’ai organisé un parcours Alpha et des célébrations communes la semaine de l’unité.

 

Y a-t-il une ouverture au spirituel ?

Dans la société, de façon générale, les classes défavorisées ont une ouverture à l’existence de Dieu plus grande que les autres. En prison, très peu de femmes ne sont pas croyantes, d’une façon ou d’une autre. Beaucoup prient quotidiennement: «Si nous n’avions pas la foi, comment pourrions-nous tenir ?», confient-elles. Certaines témoignent de leur cheminement spirituel auprès des autres.

La première année, j’ai proposé le calendrier de la Bonne Semence dans chaque cellule de la maison d’arrêt. Je frappe, entre dans une cellule et dis: «Je suis l’aumônier protestant et je viens proposer le calendrier». La personne me répond: «Ah, oui. Est-ce celui qui quand on le lit, ça fait du bien ?». Trois mois plus tard, elle demande à me voir et commence à venir au culte. Un jour que je suis dans sa cellule pour un entretien, une personne détenue qui est dans la cour l’interpelle pour qu’elle descende. Elle va à la fenêtre et dit qu’elle ne peut pas descendre car elle est avec l’aumônier et que c’est important. Plus tard, je croise la femme qui était dans la cour, qui me dit: «Ah, c’est toi l’aumônier protestant. Catherine (nom d’emprunt) m’a beaucoup parlé de toi et je voudrais connaître ce Dieu qui l’a changée». Elle a commencé à aller au culte et s’est fait baptiser à la sortie.

Récemment, je rends visite à une jeune femme incarcérée et lui donne le calendrier de la Bonne Semence. Ayant fait des études d’histoire, elle sait ce qu’est le protestantisme et se souvient de la Réforme. À la suite de cette visite, elle assiste régulièrement au culte. Un jour, avant d’être libérée dans l’attente de son jugement, elle me confie: «Tu nous fait sentir comme si on était de vraies personnes». Je réponds: «Mais vous êtes de vraies personnes !».

 

Illustration: guichet de distribution des cantines au Centre pénitentiaire pour femmes de Rennes (photo T. Chantegret, CGLPL, rapport de visite de 2021, p.56).

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