Scénographie de la légitimité morale
«Un théâtre de postures où la vérité importe moins que la puissance de l’émotion suscitée.» Le show de Mélenchon à Lyon le 26 février «mérite, malheureusement, une analyse sans concession». Car au-delà d’un discours qui «n’hésite pas à se réclamer d’un antifascisme affirmé tout en recourant à des techniques de désignation identitaire», il s’agit, «en brouillant les repères moraux, en substituant la dramaturgie à la probité», d’une entreprise qui «transforme la parole politique en arme symbolique», qui «ne construit plus le commun» mais «l’érode».
«C’est quasiment un one man show. C’est incroyable» (1).
Deux semaines après le décès de Quentin Deranque, militant d’extrême droite âgé de 23 ans, mort à Lyon le 14 février à la suite d’une agression attribuée à des membres de la mouvance antifasciste, Jean-Luc Mélenchon a riposté jeudi 26 février lors d’un meeting de soutien à deux candidats de La France insoumise à la mairie et à la Métropole de Lyon.
Force est de constater que ce discours est un chef d’œuvre. Il confirme les indéniables talents de tribun de celui qui a eu l’audace de le prononcer. La voix porte, les phrases claquent, la dramaturgie se pose. En quelques inflexions, l’événement sordide cesse de l’être pour devenir l’épisode d’une fresque morale plus vaste. L’art est consommé et la responsabilité commence, elle, à migrer.
On pourrait poursuivre ainsi sur le ton de l’ironie, apprécier l’art majeur de l’inversion accusatoire, la magie de la dissymétrie morale, le clin d’œil phonétique à propos de la prononciation d’un patronyme, et l’apothéose dramatique dans l’ombre portée de Jean Moulin. Bref vanter la mécanique narrative parfaitement huilée, à rendre jaloux le comique Dieudonné.
Non, nous n’aurons pas le courage de tourner en dérision une prestation qui peut être perçue comme une forme de relativisation de la violence politique, d’alimentation assumée d’un climat de polarisation plutôt que de recherche de responsabilité et d’apaisement. Prestation qui soulève des inquiétudes sérieuses dans le débat public et démocratique en France, et qui mérite, malheureusement, une analyse sans concession.
Reconfigurer la responsabilité
Ce discours inscrit un épisode dramatique dans une configuration rhétorique caractéristique de l’inversion accusatoire. Un procédé discursif par lequel la responsabilité morale d’un acte est déplacée vers l’adversaire, y compris lorsque la matérialité de la violence est imputée à son propre camp. À la suite de la mort de Quentin Deranque, imputée à des membres de la mouvance antifasciste, Jean-Luc Mélenchon a développé un récit visant à reconfigurer la causalité morale du drame.
Tout en condamnant formellement l’agression et en évoquant des «jeunes qui ont perdu leur sang-froid», il a soutenu que l’événement s’inscrivait dans un «traquenard» prémédité par le collectif Némésis. Selon cette lecture, les militantes auraient servi «d’appâts» afin de provoquer l’affrontement. La Jeune Garde, à laquelle appartiendraient les suspects, se trouve ainsi décrite non comme une organisation porteuse d’une responsabilité collective, mais comme un groupe ayant réagi à une provocation délibérée.
Le déplacement du centre de gravité moral est manifeste: l’attention ne porte plus prioritairement sur l’acte violent et ses auteurs, mais sur la genèse supposée de la confrontation. La faute initiale est attribuée à l’adversaire, accusé d’avoir créé les conditions du drame. Cette construction transforme l’agression mortelle en conséquence d’un mécanisme provoqué de l’extérieur, ce qui atténue symboliquement la responsabilité directe des auteurs. La violence devient réactionnelle; elle n’est plus première, mais dérivée.
Le jeu de la dissymétrie morale
L’inversion accusatoire s’accompagne d’une forte essentialisation de l’adversaire. En qualifiant Némésis d’«organisation criminelle» et en décrivant une stratégie «d’appâts», le discours attribue à ce collectif une intentionnalité manipulatrice et préméditée. L’opposition politique est ainsi transfigurée en affrontement moral entre un groupe cynique, instigateur d’un piège, et un autre présenté comme débordé par les circonstances.
La dissymétrie morale apparaît nettement dans la défense de la Jeune Garde, présentée comme dépourvue d’intention homicide: elle «n’a jamais voulu la mort de qui que ce soit». L’argument repose sur la finalité déclarée plutôt que sur l’acte accompli. À l’inverse, l’adversaire est crédité d’une intention stratégique préalable. La responsabilité pénale individuelle est admise, mais la responsabilité politique collective est déplacée, voire neutralisée.
Glissement rhétorique et connotation antisémite
Un autre élément du discours doit retenir l’attention: la manière dont l’orateur aborde la prononciation du nom de Jeffrey Epstein. En jouant sur les sonorités étrangères, évoquant de manière ironique des accents «russes» ou germanisés. Même présenté comme de l’«humour» (!!), ce procédé fait tristement écho à une tradition de stigmatisation des noms associés à une altérité juive ou étrangère. Et c’est en utilisant ces codes que le discours entretien une tension malsaine, pour ne pas dire répugnante. Le discours n’hésite pas à se réclamer d’un antifascisme affirmé tout en recourant à des techniques de désignation identitaire antisémites qui rappellent des pratiques historiquement liées aux idéologies que ce même discours prétend combattre. «Le nom juif n’est pas un jouet lexical. C’est un point de fragilité, de mémoire, de vulnérabilité. Quand il redevient matière à rire, c’est un avertissement», écrit l’historien Marc Knobel dans une tribune du Point du 26 février.
Dans l’ombre de la mémoire de Jean Moulin
En convoquant la figure du résistant – «celui de juin 1940» – pour galvaniser un auditoire déjà acquis, Jean-Luc Mélenchon n’hésite pas à inclure son camp dans la filiation symbolique de la Résistance française. Oser convoquer Jean Moulin, qui incarne l’unité clandestine face à l’occupation nazie, le refus de la compromission et le sacrifice personnel au service de la liberté et de la République. Oser évoquer sa mémoire qui renvoie à une lutte contre un régime totalitaire étranger, dans un contexte d’effondrement de la souveraineté nationale. Oser transposer cette grande figure dans le cadre d’une rixe mortelle entre militants ! Cela relève d’une analogie médiocre et disproportionnée. Cela relève d’une récupération scandaleuse.
Scandaleuse, parce qu’elle tient au décalage entre la gravité historique de la figure invoquée et la nature des faits contemporains. Inscrire la mémoire de Jean Moulin, qui appartient au patrimoine commun de la République, dans une minable stratégie partisane revient à brouiller volontairement les frontières entre résistance à l’oppression totalitaire et affrontement politique dans un État de droit.
Cette analogie scandaleuse contribue à dramatiser la situation présente et à radicaliser les catégories morales du débat public.
Une architecture narrative de polarisation
Le caractère monstrueux du narratif ne réside pas tant dans l’excès verbal que dans son architecture. Il procède par renversement des responsabilités, par dramatisation de l’intention adverse, par relativisation de la violence commise par son propre camp, par glissement identitaire problématique, et enfin par captation d’une mémoire héroïque destinée à sacraliser l’engagement présent.
L’inversion accusatoire fonctionne ici comme une machine narrative cohérente: elle redistribue les causes, redéfinit les positions de victime et d’agresseur, mobilise le registre héroïque de la Résistance et installe un cadre interprétatif où la responsabilité apparaît fragmentée et déplacée.
Ce brouillage éthique, loin d’apaiser les tensions, vise à intensifier la polarisation du débat public en conférant à un affrontement partisan une dimension quasi mythologique. Mise en scène oratoire qui révèle à quel point la conquête ou la préservation de la légitimité morale est devenue une véritable scénographie politique. Chacun revendique l’incarnation du bien, s’érige en victime fondatrice et dénonce chez l’adversaire la matrice du mal. Dans cette dramaturgie, la complexité s’efface au profit d’un affrontement moral binaire, l’ennemi ou le juste, la Résistance ou la trahison.
Conclusion
À force de rejouer cette partition, le débat public se vide de sa substance démocratique. Il cesse d’être un espace de délibération pour devenir un théâtre de postures où la vérité importe moins que la puissance de l’émotion suscitée. C’est là que réside le danger: la politique n’y cherche plus la justice, mais la justification de soi. Et lorsque la rhétorique prend le pas sur la responsabilité, la démocratie s’expose à un double péril, celui de la désaffection civique et/ou celui de l’exaltation fanatique.
En brouillant les repères moraux, en substituant la dramaturgie à la probité, ce type de discours transforme la parole politique en arme symbolique. Il ne construit plus le commun, il l’érode. C’est pourquoi il nous faut, sans relâche, interroger la scénographie de la légitimité morale : car de sa mise en scène dépend peut-être, aujourd’hui, la crédibilité.
Illustration: le meeting de Jean-Luc Mélenchon à Lyon le 26 février 2026.
(1) Réaction recueillie parmi un public conquis à la sortie du meeting de Lyon, le 26 février 2026. « Foutez-moi la paix ! »: en meeting à Lyon, Jean-Luc Mélenchon s’en prend vivement aux médias et défend la Jeune Garde, Franceinfo, 27 février 2026.
