Entre l’humain et l’artificiel: Dieu - Forum protestant

Entre l’humain et l’artificiel: Dieu

La Bible ne «parle jamais de l’IA» mais elle «parle très sérieusement de l’humain, de ce qu’il est, de ce qu’il peut être, de ce qu’il lui est donné à être». Et de Dieu qui nous met dans «la capacité d’agir» et «de ne pas agir», qui nous place «dans la position du choix, à savoir discerner ce qui concourt au bien de notre frère et d’autrui». Pour la théologienne Florence Couprie (qui intervenait aux Entretiens de Robinson),  le récit de Babel comme tant d’autres dans la Bible nous invite à remettre l’IA à sa juste place: celle d’un «outil dont l’usage dépendra de la conscience morale des utilisateurs», «au service de l’homme, de la vie, du bien commun» ou dangereux «pour la société comme pour soi-même».

Intervention le 1er février 2026 lors de la 40e série des Entretiens de Robinson sur le thème L’intelligence artificielle: fantasmes et réalités.

 

 

On parle beaucoup de nos jours de l’outil appelé IA. Or, ce n’est pas quelque chose de nouveau.

Je me contenterai de rappeler, parmi beaucoup d’autres, les noms de Jacques Ellul et de Jean Baudrillard. Jacques Ellul, évoquant la technique, relevait l’ambiguïté du terme intelligence et le mouvement qu’il impliquait, hissant la technique au rang de divinité. Quant à Jean Baudrillard, il questionnait: «Le coup de force de l’intelligence artificielle ? Un piège !».

C’était il y a plusieurs dizaines d’années déjà. Et leurs propos semblent bien être entendus et redécouverts de nos jours. Les gens ne cessent de parler de l’IA, dans les journaux, sur le net, sur les réseaux sociaux et sur les ondes… Quand l’un voudrait tellement être un éveilleur, il suscite la peur. Quand l’autre voudrait tellement être un chantre des merveilles de la science et de la technique, on le soupçonne de distiller du faux et de cacher les dangers de l’utilisation de l’IA.

L’un comme l’autre n’écoute que lui-même et oublie de chercher la vérité, alors qu’il est de son devoir de la faire paraître aux yeux de ses lecteurs ou de ses auditeurs.

 

L’IA comme outil

On sait maintenant ce qu’est cet outil, tout ce à quoi il peut être utile: s’imposant comme indispensable quand il est utilisé par l’intelligence humaine comme un simple outil, extrêmement performant – certes, possiblement très dangereux –, mais toujours seulement un outil, une aide, une assistance, comme tout outil.

On apprend sur quelles bases il a été créé dans la définition suivante:

«ensemble des théories et des techniques développant des programmes informatiques complexes (algorithmes) capables de simuler (imiter, reproduire) certains traits de l’intelligence humaine (raisonnement, apprentissage…)».

Il semble bien clair que les briques dans la construction de cet outil sont des objets mathématiques; que le but est de nourrir une mémoire phénoménale et, par des entraînements, des choix, de s’en servir afin de simuler, reproduire, imiter certains traits (car il semble que tout ne soit pas imitable !) de l’intelligence humaine.

Attention ! Ce qui n’est pas dit dans la définition, c’est que chaque fois qu’une intelligence humaine se sert de cet outil comme du partenaire d’un dialogue, la mémoire prodigieuse de l’outil avale tout ce que cet humain met en jeu. Ainsi l’usager, sans s’en rendre compte, participe au développement sans cesse croissant de cet outil.

Mais l’imitation a des limites: cet outil est totalement désincarné et ne peut donc réagir comme un être humain face à l’impromptu, à une forte émotion, ou à une idée complètement inattendue et peut-être déphasée au sein d’un raisonnement, et cependant efficace. Je pense au phénomène de sérendipité«l’aptitude à faire par hasard une découverte inattendue et à en saisir l’utilité (scientifique, pratique)».

D’autre part on ne peut parler le langage de l’IA, si ce n’est dans la base informatique qui le constitue. On dit que l’IA comprend, et c’est encore une fois une lecture ambiguë du verbe comprendre: l’IA peut analyser le langage et en même temps son contexte pour répondre à des sollicitations, mais il lui manque conscience, empathie, imagination, créativité, raisonnement éthique…

 

Les créateurs : des hommes derrière l’IA

Si la Bible ne vous parle jamais de l’IA, pas plus qu’elle ne vous parlait du Sida ou de tout autre problème qui ne se posait pas du temps de sa rédaction, elle vous parle très sérieusement de l’humain, de ce qu’il est, de ce qu’il peut être, de ce qu’il lui est donné à être… et cela tant dans le contexte des Écrits que dans toute la durée de l’histoire humaine, jusqu’à aujourd’hui.

Elle nous entretient aussi de Dieu.

Dieu que personne n’a jamais vu, affirme Jésus (1). Et quant à connaître ce qui va advenir et quand (2), il dit encore: «Personne ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, seul le Père sait».

Non-connaissance de Dieu par l’homme: je parle de la connaissance en termes de savoir, un savoir qui enferme et qui empêcherait d’advenir ce qui doit advenir et que personne ne connait encore. À Nicodème, Jésus dit: «Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va» (3).

Dans le premier Testament, les 11 premiers chapitres de la Genèse posent le décor de l’humanité et de son rapport à Dieu. Ce rapport est si souvent conflictuel, tissé d’incompréhensions ! Nous pouvons penser de ces hommes: quel est leur lien à Dieu ? Quelle est leur compréhension de Dieu ? Dès les commencements, le récit dévoile un malentendu entre le Créateur et ses créatures humaines. Lorsqu’il est écrit que Dieu créa l’homme «à son image», peut-être, pour reprendre notre problématique, y avait-il là la même distance que celle que l’on découvre entre l’humain et l’artificiel, entre un créateur et sa créature ?

De la création du premier couple aux premières relations entre frères et jusqu’à la possibilité de faire société, Dieu apprend à l’humain l’essentiel: la découverte de l’altérité, de l’obligation pour chaque vivant humain de porter un regard responsable sur l’autre et de se soumettre au regard tout aussi responsable de l’autre sur soi.

Cette limite de notre être, qui est au-delà de notre frontière naturelle – notre peau –, nous fait rencontrer l’autre, si proche et simultanément si différent de ce que nous sommes. L’autre, irréductible à la petite et unique connaissance que l’on croit avoir sur lui. L’autre dont la vie m’oblige tout autant que le respect de la mienne: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même» (4).

Et cela dans chaque rencontre face à face, parole à parole.

Ainsi le couple Adam et Ève, le duo Abel et Caïn doivent apprendre à entrer dans l’expérience de la vie avec l’autre qui est la condition nécessaire de notre existence.

Tuer l’autre c’est aussi se tuer soi-même. C’est le faire passer de la richesse de la vie à la buée du souvenir. Abel signifie buée. Abel et toute la vie qui aurait pu découler de lui: buée !

Première limite donc donnée à l’homme: l’impossible connaissance, tant de l’autre que de Dieu.

Une autre limite que Dieu introduira dans sa recette de la Création, c’est la finitude. Nul n’échappera à la limite de son temps de vie: intervalle fermé de chaque vie sur terre, dans le monde créé, entre sa naissance et sa mort. Entrée et sortie dans le temps qui est offert par la création. S’y ajoute l’inattendu de la durée de ce temps de vie. Inattendu, non-connaissance sont donc des conditions de la vie humaine. Et ces conditions-là déplaisent à l’homme ! Jésus y est confronté lui-même: il dit de Dieu: «Dieu, nul ne l’a jamais vu !», «Nul ne sait». Homme parmi les hommes, il ne semble pas vouloir ou croire ou devoir sortir de ces limites données par Dieu à l’homme. Il est fils d’homme.

Résumons ici, dans les 10 premiers chapitres de la Genèse, les limites qu’il est donné à l’homme de porter avec lui, comme une seconde peau:

limite de la connaissance du frère, du prochain qui assure l’existence de mon être, et réciproquement;

limite de la connaissance de Dieu, qui est le créateur de mon existence;

limite de la connaissance de la durée de ma vie, ce qui m’oblige à ne rien perdre de ce temps-ci, à vivre et faire vivre de mon mieux ce don de la vie qui m’est fait.

Et je rappelle un point très important: les hommes depuis Adam, Ève, Caïn et Abel sont en constant lien avec Dieu. Dieu leur parle, ils Lui parlent, mais en quelle langue ?

Une langue originelle – qui fait parler beaucoup de commentateurs ? Mais l’important est le lien entre Dieu et les hommes, même si ce lien est complexe !

Nous arrivons ainsi au chapitre 11 de la Genèse : Babel.

Chapitre 9,1:

«Dieu bénit Noé et ses fils ; il leur dit: Soyez féconds, multipliez-vous et remplissez la terre».

Chapitre 10,32:

«Voilà les clans des fils de Noé, selon leur généalogie, dans leurs nations. C’est à partir d’eux que les nations se sont réparties sur la terre après le déluge».

Chapitre 11, 1-9:

«1 Toute la terre parlait la même langue, avec les mêmes mots.

2 Partis de l’est, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar, et ils s’y installèrent.

3 Ils se dirent l’un à l’autre: Faisons donc des briques et cuisons-les au feu ! La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier.

4 Ils dirent alors: Bâtissons-nous donc une ville et une tour dont le sommet atteigne le ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne nous dispersions pas sur toute la terre !

5 Le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les humains.

6 Le Seigneur dit : Ainsi ils sont un seul peuple, ils parlent tous la même langue, et ce n’est là que le commencement de leurs œuvres ! Maintenant, rien ne les empêchera de réaliser tous leurs projets !

7 Descendons donc, et là, brouillons leur langue, afin qu’ils ne comprennent plus la langue les uns des autres !

8 Le Seigneur les dispersa de là sur toute la terre; ils cessèrent de bâtir la ville.

9 C’est pourquoi on l’a appelée du nom de Babylone (Brouillage), car c’est là que le Seigneur brouilla la langue de toute la terre, et c’est de là que le Seigneur les dispersa sur toute la terre.»

Les chapitres précédents notaient bien qu’après le déluge, la bénédiction de Dieu envoyait les hommes sur toute la terre avec la charge de se multiplier. Il y eut ainsi une répartition sur la terre des descendants des fils de Noé. Or, ici, les hommes, qui parlent une même langue avec les mêmes mots, s’installent tous en une seule vallée du pays de Shinéar. Leur action est loin d’être celle d’une répartition sur toute la terre !

Cela ressemble donc, dès le début du récit, à une volonté de décider, seuls, de leur avenir. Sans la présence de Dieu, ni même la relation à Dieu: silence, ni parole, ni lien entre Lui et eux. Leur départ, leur installation, leur décision quand ils se parlent les uns aux autres de créer les matériaux utiles à toute construction, puis l’idée de l’un – il faut bien que quelqu’un ait lancé cette idée ! – de construire, comme cela se fait dans d’autres royaumes, une ville et une tour, qui serait le lieu du pouvoir de ce peuple. Qu’elle atteigne le ciel – le lieu de Dieu, de leur Dieu à l’origine ! Que ce peuple se fasse lui-même un nom – nom devant lequel, peut-on supposer, tous prêteront allégeance !

Ah ! Voilà bien l’homme qui veut lui-même se faire un nom, oubliant que le Nom, Hashem, est Dieu lui-même, et que c’est Dieu qui fait un nom à l’homme (5). Et le but de ce peuple, sa volonté, est de ne pas se disperser, de ne pas risquer de perdre la force qui est dans sa clôture, sa fermeture à tout autre, y compris à Dieu, la force du tous ensemble !

Là encore, nous touchons le problème immense de l’homme qui n’a de vision de Dieu qu’anthropomorphique. L’idée que Dieu a la force, pensent-ils – mais eux aussi sauront faire bloc et être tout aussi puissants. Dieu a le Lieu, l’ailleurs, l’inatteignable: le ciel, – mais eux aussi peuvent développer des technologies capables d’atteindre Son ciel ! On retrouve à Babel, comme aujourd’hui et de tout temps, la vision limitée de ce que nous concevons être Dieu. Dieu a un nom, mais eux aussi se font un nom de pouvoir, de force, de domination. Et ce, sans Dieu, Lui qu’ils ont rejeté, avec qui ils ont coupé tout lien. Et ce rêve qu’ils font: s’ils parlent tous le même langage avec les mêmes mots, sans plus de relation à Dieu, il y aura un temps où les lexiques ne contiendront plus le nom de Dieu, et alors plus personne ne parlera de Lui, ainsi ils l’auront éradiqué de leurs vies !

Il y a tant d’exemples de ce procédé dans l’histoire jusqu’à aujourd’hui: les enfants ukrainiens enlevés de leurs familles pour vivre en Russie perdent ainsi ce qui les relie à leurs proches; Louis XIV a fait de même avec les enfants nouveau-nés de nos ancêtres protestants, afin d’éradiquer ceux-ci du pays. L’homme pense souvent pouvoir se passer de Dieu quand il attribue à Dieu les capacités de surhomme qu’il aimerait tant posséder. Dans le texte, Dieu descend de sa position lointaine, «pour voir», et, même une fois descendu, il dit encore: «Descendons». Il soliloque quant à ce qu’il constate – toujours aucun dialogue entre eux et Lui – et il mesure les dangers de la situation: les conditions sont réalisées pour que les hommes, partageant un même langage, étant un seul et même peuple, manifestant un refus total de leur lien avec Dieu, puissent développer des projets contraires au développement de la vie.

Certains commentateurs des dangers de l’IA invoquent la probabilité d’un totalitarisme à venir. En effet, une pensée unique, rendue possible par l’IA, semble impliquer rapidement l’impossibilité de toute nouveauté, de toute expression d’une pensée autre, de toute opposition, de toute discussion, de toute conversation. Dans la discussion, on peut utiliser les mêmes mots, mais avec des pensées différentes, voire opposées. À l’arrivée, au bout de la discussion, la pensée de chacun des interlocuteurs est élargie, enrichie. La pensée unique que pourrait proposer Babel, dans un totalitarisme vécu, tuerait toute discussion.

Ainsi le chemin que Dieu choisit pour que ce peuple puisse faire société est la dispersion (qu’il avait justement demandée après le déluge !) et des langages différents. Toute la richesse des hommes consistera dès lors à travailler ensemble pour essayer de se comprendre, de s’accueillir.

Comme la peau a permis à chacun de faire frontière, la pensée personnelle et responsable de chacun va pouvoir différencier les uns des autres à travers des échanges de mots, de réflexions, et créer ainsi les conditions de la vie en société. De la diversité va jaillir l’inattendu, le nouveau, l’impromptu qui est la condition unique d’une ouverture et de la croissance de l’humanité.

 

Aujourd’hui…

Arthur Mensch, cofondateur et dirigeant de Mistral AI, dit à propos de ses alter ego, dont il cherche à se démarquer: «Toute la rhétorique de l’IA générale consiste à créer Dieu. Je suis un athée convaincu. Je ne crois donc pas à l’IA générale». À propos de cette super-intelligence égale ou supérieure à celle de l’homme, devenue la pierre philosophale des PDG des autres entreprises de l’IA, il se montre critique: «C’est beaucoup trop simple !» (6).

Créer Dieu ! N’est-ce pas avoir déjà exclu celui-ci, n’est-ce pas penser avoir atteint ses capacités, avoir dépassé ses pouvoirs, l’avoir délogé des croyances et des mouvements de foi de la vie des êtres humains, délogé de leurs têtes, de leurs intelligences, de leurs cœurs… ?

 

… nous sommes dans Babel !

Et même dans un Babel bien avancé, puisque Dieu n’est plus dans l’esprit de celles et ceux qui mettent toute leur foi en cet outil, qu’ils créent. Ils ont leur nouvelle divinité, et ils la maîtrisent – croient-ils.

Il leur suffit de convaincre et d’attirer à eux tous ceux qu’ils aveuglent de leurs illusions, de leurs fake news, de leurs mensonges. Et il leur suffit de sortir l’arme de la tentation: n’ayez pas peur. Avec cet outil comme interlocuteur, tous vos problèmes seront résolus, toutes les maladies soignées. C’est scientifique !, disent-ils, comme si c’était un argument, une preuve irréfutable.

Plus de travail ? Les machines le feront, mieux que vous et vous ne vous fatiguerez plus, vous aurez du temps rien que pour penser à vous !

Quand vous prierez cette divinité, l’outil vous comprendra, vous répondra… et répondra juste ce que vous désirerez entendre ! Il est créé pour ça.

Plus aucune limite alors ! Le projet est d’imiter l’homme et d’aller plus loin, pour atteindre l’immortalité. La connaissance du frère ? Juste pour affirmer son pouvoir sur lui ! Plus vraiment besoin de responsabilité réciproque. La connaissance de cette nouvelle divinité est bien plus aisée: c’est une machine que l’on peut adapter à sa volonté. La prière sera bien plus facile qu’avec Dieu !

Je noircis les traits, mais une multitude d’écrits nous invitent dans de tels scénarios de science-fiction. Fiction ? Fantasmes ?

Il n’en reste pas moins que les grandes entreprises qui en hébergent les chercheurs et les développeurs ne cachent pas leurs ambitions d’imposer au monde, avec l’IA, leur vision transhumaniste de la société, jusqu’à vouloir se substituer aux États.

 

Rêver d’accéder à l’immortalité ! Nous sommes donc toujours dans Babel !

Refus de la limite qu’est la finitude de l’être humain, grâce à l’IA:

Récemment, un reportage nous montrait Poutine et son homologue chinois discutant en marchant tranquillement: «Savez-vous que nous allons bientôt accéder à l’immortalité ?», disait Poutine.

Un jeune prodige belge de 13 ans déjà pourvu de plusieurs doctorats explique qu’il veut travailler sur l’IA et résoudre la question de l’immortalité. Que nous révèle l’exemple de cet adolescent ? Veut-il se faire un nom, est-ce une gloire qu’il vise ? Ou refuse-t-il, avec émotion, la vieillesse de ceux qu’il aime et exprime-t-il sa peur devant la mort ? Il serait bon d’en parler avec lui, afin qu’il prenne conscience de cette fascination pour une science toute-puissante, qui aurait en particulier le pouvoir de conférer une vie se riant de la mort.

Maîtrise de la vie, de la naissance à la mort, via l’outil qu’est l’IA, démultipliant les possibilités de progrès:

Les biologistes créent des anticorps, macromolécules immunitaires (au-delà des bénéfices médicaux de ce travail des scientifiques se trouve l’immense profit de laboratoires pharmaceutiques qui n’ont souvent que ce but du profit, bien éloigné du bien-être de la population).

Les clonages d’animaux permettent de regénérer des espèces en voie de disparition (ainsi le putois aux pieds noirs), mais participent du projet de clonage humain. Qu’en sera-t-il alors de la dignité et de l’intégrité de l’individu humain, chacun étant jusqu’ici simultanément unique et membre de l’espèce humaine ? Imaginons d’ailleurs un monde où une partie de la population ne mourrait pas et où en même temps seraient créées des copies d’hommes selon des modèles choisis… par ceux qui ne meurent pas, bien sûr ! Ce n’est plus de la science-fiction, c’est un rêve réalisable pour beaucoup et le but effectif de nombreuses recherches.

Est-ce là la vie, don de Dieu selon nous, chrétiens et autres croyants ?

Ce récit de Babel, et il est loin d’être le seul dans le premier Testament, illustre une volonté de prendre, par la technique, le pouvoir sur la création entière, y compris sur les populations humaines, coupant leur lien à Dieu ou du moins le réduisant à des rites et systèmes compliqués de lois, d’obéissance et de punitions. Toutes les limites seraient ainsi dépassées:

par un pouvoir de vivre indéfiniment;

un pouvoir de décider de ce qui est bien et de ce qui est mal et de l’imposer;

un pouvoir de mimer la création (n’est-ce pas là le nœud du problème ?);

un pouvoir d’imposer un seul langage (même s’il n’est pas un langage !), celui de cet outil que l’on célèbre comme le dieu nouveau, créé par l’homme.

Mais avec cet outil, n’avons-nous pas à entendre et comprendre que ce n’est pas de Dieu que nous parlons ? Dieu ne se trouve pas positionné entre l’homme et l’artificiel; Dieu est attaché à l’homme.

Dans le titre de cette réflexion, Entre l’artificiel et l’humain: Dieu, je ne pensais pas situer Dieu comme une option pour l’homme, symétrique à celle de la machine, comme s’il fallait que l’homme choisisse; mais rappeler que d’un côté Dieu et l’homme sont solidement liés, et que de l’autre on n’a qu’une idole, artificielle, construite de main d’homme.

L’idolâtrie, c’est de croire, faire croire et imposer la confiance uniquement en ce qui témoigne de puissance et de richesse. L’Histoire regorge de tels exemples: il n’y a pas eu à attendre nos technosciences et leurs dangers. Dans la Bible, le veau d’or était une idole (7).

Dans la Bible est posé, dès les tout premiers chapitres, ce qui nous arrive maintenant, ou plutôt ce dont nous prenons conscience aujourd’hui.

Faisons encore un peu de chemin dans le premier Testament. Prenons le texte des ossements desséchés (8), dans la traduction d’André LaCocque:

«Il [Dieu] me [Ézéchiel] dit: « Humain, ces ossements pourraient-ils vivre ? ». Je répondis: « Seigneur Dieu, toi seul le sais ».»

André LaCoque note que là où il traduit vivre, l’on traduit généralement par revivre, mais que la simple idée d’être vivant est plus logique, puisqu’il n’y a pas dans le texte de mention d’une vie préalable de ces ossements. Pour Dieu la question n’est pas sa capacité de faire revivre ces os, car s’il en était ainsi la réponse logique de son prophète serait négative, en considération du retour normal des os à la poussière. Mais Ézéchiel est dans un réel dialogue de respect et de confiance, de foi: «Toi seul le sais», répond-il.

Dans l’évangile de Marc (9), Jésus est appelé par un père désespéré par la maladie de son fils:

«Si tu peux faire quelque chose, laisse-toi émouvoir et viens à notre secours».

Jésus lui dit: « »Si tu peux ! » Tout est possible pour celui qui croit».

Aussitôt le père de l’enfant s’écrie: «Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi !».

En cette dernière phrase du père, je perçois deux étapes séparées par un temps de suspens:

«Est-ce que je sais si je crois réellement ? Toi seul le sais».

J’appelle cela le suspens de la foi.

 

Réveillons-nous !

L’un des auditeurs, évoquant cette conférence, m’a dit: «Mais tu entendras tout de suite les questions sur notre responsabilité, sur notre vocation à agir, et comment ? que faire ?».

Cela m’a rappelé les réactions de ceux qui se faisaient baptiser par Jean le baptiste (10):

«Maintenant déjà la hache est prête à attaquer les arbres à la racine: tout arbre donc qui ne produit pas de beau fruit est coupé et jeté au feu.»

Les foules l’interrogeaient: «Que devons-nous donc faire ?».

De même les réactions de la foule, dans le livre des Actes, après le don de l’Esprit, à la fin du discours de Pierre (11):

«Après avoir entendu cela, ils eurent le cœur transpercé, et ils dirent à Pierre et aux autres apôtres: Frères, que devons-nous faire ?».

Faisons un petit détour: Jacques Ellul (12) remarquait que ce n’est pas la technique qui asservit l’homme, mais sa sacralisation. Il note trois positions possibles face à elle:

Soit, comme le pensent tous les transhumanistes, la technique est bonne en soi et indispensable pour atteindre les buts qu’ils se sont fixés. Là est la sacralisation de la technique.

Soit, comme le pensent ceux qui souhaiteraient revenir au temps d’avant le développement de l’industrie: c’était bien mieux avant ! Ils ont peur, et par là sacralisent aussi la technique.

Soit on la considère à sa juste place, comme un outil dont l’usage dépendra de la conscience morale des utilisateurs. On aura à choisir entre un usage au service de l’homme, de la vie, du bien commun ou une utilisation mal pensée, dangereuse pour la société comme pour soi-même, et tournée vers le mal.

Ce petit détour va éclairer mon propos.

À la question «Que faire ?», Jean le baptiste répond par le rappel des gestes simples de la vie courante: vivez selon les Paroles de Dieu données à Moïse.

Quant à Pierre, il répond par l’annonce de la Bonne Nouvelle, l’encouragement à se faire baptiser au nom de Jésus-Christ pour le pardon des péchés, à recevoir le don du Saint-Esprit, en prenant conscience que la promesse de cette Bonne Nouvelle est pour tous dans l’espace et dans le temps.

Il les encourage à résister et à sortir de la perversité de leur monde actuel.

Ainsi la Bible nous éclaire sur le salut de l’homme. Sauver l’homme de quoi ? De lui-même avant tout:

«J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance» (13).

Une voie nous est montrée à tous: à tous les êtres qui ont eu la possibilité d’être saisis dans l’intime de leur intime, de comprendre que leur vie est concernée par cette voie; mais aussi à beaucoup d’autres qui vivent selon cette voie dans leurs actes quotidiens, même s’ils n’éprouvent pas le besoin de la nommer.

Ézéchiel (14) a prophétisé cela, pour son peuple, mais ne pouvons-nous pas le comprendre aujourd’hui universellement ?:

«Je leur donnerai un même cœur, je mettrai en vous un souffle nouveau; j’ôterai de leur chair le cœur de pierre et je leur donnerai un cœur de chair, afin qu’ils suivent mes prescriptions, qu’ils observent mes règles et les mettent en pratique; alors ils seront mon peuple, et moi, je serai leur Dieu».

Cette voie est ouverte par la vie d’un homme, Jésus ! Et Jean Baptiste, qui ouvre à la rencontre avec Jésus, se tient au passage du premier Testament au second – comme le resserrement permettant le passage d’une partie à l’autre d’un sablier –, et rappelle que c’est de Dieu que tout dépend et que Dieu est le Dieu de Jésus-Christ.

Quant à Pierre, il est déjà dans la dynamique de l’après Jean Baptiste et de Christ le ressuscité faisant chemin avec l’homme. Et, ressuscité à nos côtés, Jésus continue d’enseigner, par l’Esprit, les cœurs des hommes.

Les messages que nous lisons, tous les jours, à propos de l’IA, génèrent plutôt la peur que la confiance. Osez la confiance, osez la résistance, ne vous laissez pas ébranler par la peur. La peur est sans doute le pire ennemi de la foi.

Vous avez été appelés à la liberté, dit Paul aux Galates (15), la liberté donnée et accompagnée par le Christ, par l’Esprit. Pas n’importe quelle liberté, pas celle de faire n’importe quoi, de n’écouter que sa propre volonté et d’assouvir ses désirs quels qu’ils soient. La liberté d’oser résister, ensemble et avec la confiance, la conscience de n’être pas seul, d’aller avec les forces et les faiblesses qui sont nôtres, d’oser faire des choix responsables, de discerner à quel moment nous sommes, ou pas, dans la direction indiquée par notre boussole, le Christ. «C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples», disait-il (16).

Et ne croyons pas être les seuls dépositaires de ce qu’est notre force, celle qui nous agit.

Jacques Ellul, ayant dénoncé le sacré dont nous avons revêtu la technique, nous invite à la profaner, au nom de notre fidélité à Dieu. Il nous invite

non pas à nous croire capables de tout avec l’IA (position 1),

non pas à baisser les bras et à renoncer à toute capacité d’agir face à l’IA (position 2),

mais (position 3) à nous positionner dans ce qu’il appelle la non-puissance, c’est-à-dire: la capacité d’agir mais simultanément le choix de ne pas agir. C’est-à-dire à nous placer dans la position du choix, à savoir discerner ce qui concourt au bien de notre frère et d’autrui, et donc à «discerner parmi tous les possibles ce qui est connecté à la vie et à l’amour. Et ainsi profaner les lois qui laissent entendre que l’IA, la technique, sont de nouvelles divinités, et désacraliser l’intelligence artificielle», écrit Frédéric Rognon.

Alors réveillons-nous, révoltons-nous quand certains, se saisissant de l’IA, se rendent responsables de suicides de jeunes cassés par la vie. Ils agissent en apprentis sorciers, ils croient combler les vides affectifs dans lesquels sombrent de plus en plus de personnes. Loin de vouloir faire du bien dans la société, c’est leur orgueil et leur soif de gain qu’ils servent.

De même les dégâts causés par l’IA sur le marché du travail ne profitent qu’aux PDG de grandes entreprises. Sans compter que les idolâtres de l’IA se moquent des conséquences écologiques infligées à la planète, ils sont adeptes du «après moi le déluge !».

Debout ! nous ne sommes pas seuls, et l’exemple (17) outre-Atlantique de nos sœurs et frères qui se dressent au péril de leur vie, sans engager d’autre violence que des coups de sifflet ou des coups de louche sur une casserole contre la folie qui les agresse, nous invite à comprendre qu’ils suivent eux aussi ce que nous comprenons du message évangélique.

L’écrivain Carlo Ossola (18) reprend Le Tasse quand dans son dialogue Porzio ou Des Vertus, il fait dire à Porzio que selon Aristote, il n’existait pas seulement les grandes vertus historiques, mais aussi les vertus communes, ordinaires, quotidiennes. Carlo Ossola analyse notre société qui tente à tout moment de s’affranchir de toutes les limites de la personne (Babel, nous y revenons !), et qui voue un culte à l’IA pour y parvenir.

Lui aussi propose une vie simple, chacun acceptant ses limites, redécouvrant l’existence d’autrui et se risquant au geste de confiance envers lui, s’exerçant à la pratique de ces vertus que sont la bienveillance, l’empathie, la solidarité, l’amour fraternel.

Même si certains me reprochent d’être naïve, de préférer la confiance à la défiance (comme Carlo Ossola), de penser que nous avons la possibilité de choisir l’amour comme arme contre le mal («L’amour ? On n’a pas encore essayé», disait Théodore Monod), je veux tenter de choisir cette voie qui me parait droite, juste… si j’y arrive.

La montée de l’IA dévoile les faiblesses de notre société quand elle ne sait pas prendre en charge les pauvres, les anciens, les cassés de la vie; mais – et c’est le point positif – elle nous met au défi de reconstruire la solidarité humaine, de créer de nouveaux types de sociétés soucieuses de chacun, et d’atteindre peut-être ce que Dieu pouvait attendre de nous, dès le temps de la Création, lorsqu’il créa l’homme à Son image.

 

Illustration: La Tour de Babel (Lucas van Valckenborch, 1594, Musée du Louvre).

(1) Jean 1,18.

(2) Marc 13, 32.

(3) Jean 3, 8.

(4) Lévitique 19,18.

(5) 2 Samuel 7, 9.

(6) Gaspard Dhellemmes et Alexandre Piquard, Arthur Mensch, l’ascension fulgurante du champion français de l’intelligence artificielle, Le Monde, 9 janvier 2026.

(7) Exode 32,1-10.

(8) Ezéchiel 37, 3.

(9) Marc 9,23-24.

(10) Luc 3, 9-10.

(11) Actes 2, 37.

(12) Frédéric Rognon, Jacques Ellul et l’intelligence artificielle, Blog de l’EERS, 2 avril 2025. ,

(13) Deutéronome 30,19.

(14) Ezéchiel 11,19-20.

(15) Galates 5,1.

(16) Jean 13,35.

(17) 2026, Minneapolis, États-Unis.

(18) Carlo Ossola, Les vertus communes, traduit de l’italien par Lucien d’Azar, Les Belles Lettres, 2020, p.83.

 

 

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