Jamais assez - Forum protestant

«Plus ils faisaient d’efforts, plus la crainte les envahissait.» À l’époque de Luther, les moines s’imposaient des mortifications sans fin et n’en étaient pas plus sûrs d’obtenir leur salut. Aujourd’hui, plus on érige de barrières, plus on a peur, car «on n’a jamais assez de sécurité». Dans les deux cas, «une profonde difficulté à vivre ses relations» et un refus de l’amour de Dieu comme du regard favorable sur le prochain.

Texte publié sur Tendances, Espérance.

 

 

 

J’ai parcouru, récemment, le commentaire de Luther sur l’épître aux Galates. Il y relate, au passage, les mortifications sans fin que les moines s’imposaient, à son époque, dans l’espoir de gagner leur salut.

«Ils ne négligeaient rien, dit-il, qui pût apaiser leur conscience: ils portaient le cilice, ils jeûnaient, ils maltraitaient et ils épuisaient leur corps. (…) Et malgré cela, plus ils faisaient d’efforts et plus la crainte les envahissait. Et, en particulier, lorsque sonnait l’heure de la mort, ils tremblaient au point que j’ai vu bon nombre de meurtriers condamnés à la peine capitale faire preuve de plus de confiance en mourant, que ces hommes qui avaient pourtant vécu très saintement.» (1)

 

La quête sans fin de la sécurité

On peut lire cela comme la description d’un trait psychologique. La névrose obsessionnelle, ou les troubles anxieux sont, de fait, envahissants. Et plus on cède à leurs exigences, plus ils prennent de place. On connait la réponse de Luther à ces angoisses interminables: accepter que Dieu nous aime et qu’il nous fait grâce. Celui qui imagine un Dieu dur et inflexible est perpétuellement voué à l’inquiétude.

Il est rare que, de nos jours, des personnes se livrent à de telles mortifications. Mais ce mécanisme «plus ils en faisaient et plus la crainte les envahissait», me semble avoir une portée très générale et, pour le coup, tout à fait actuelle.

Bien des personnes sont, par exemple, aujourd’hui, murées dans la crainte de ce que pourraient leur faire des personnes différentes d’elles. Et plus elles tentent de s’en préserver, plus leurs appréhensions s’accroissent. Elles ne se sentent jamais suffisamment protégées. Plus ces personnes s’éloignent des groupes sociaux qui les effrayent, plus elles érigent de barrières, plus elles en ont peur. On n’a jamais assez de sécurité.

 

L’accumulation, une même logique, que cela concerne les «biens du salut» ou les biens matériels

Une lecture weberienne de la quête désespérée des moines du 16e siècle nous fournit une autre voie d’actualisation. Weber aurait parlé, à leurs propos, d’accumulation des «biens du salut». Or l’accumulation, elle aussi, ne procure jamais de satiété. Aujourd’hui comme hier, les personnes qui accumulent le plus n’ont qu’un désir: accumuler davantage. Et, dans leur milieu, la seule valorisation sociale est la croissance continue de leur richesse. Elles sont sans cesse sur le qui-vive, en train de chercher des moyens de l’accroître.

Et cela vaut aussi, à un degré moindre, des personnes simplement aisées qui constituent la majorité d’un pays comme la France. Il y a beaucoup de pauvres en France, mais il y a encore plus de riches qui s’ignorent. Et nombre d’entre eux ne rêvent qu’à la poursuite d’une croissance, dont les bénéfices ne sont pas toujours évidents, tandis que ses coûts (sociaux, environnementaux et, par voie de conséquence, économiques) sont manifestement de plus en plus élevés. Il semble normal, par exemple, de développer l’intelligence artificielle, qui a quelques avantages, sans doute, mais dont le coût énergétique est exorbitant. Et, comme toutes les technologies, elle va renforcer l’isolement dont nous souffrons déjà en nous donnant un moyen supplémentaire de nous passer des autres.

 

La grâce pour remède

Luther avait découvert que la grâce le libérait de l’accumulation désespérée des biens du salut. Le paradoxe, souligné par Weber, est que, quelques siècles plus tard, les puritains ont recyclé leur angoisse en se livrant à une accumulation désespérée des biens matériels, jusqu’à en faire, disait-il, une «cage d’acier».

Or la racine de l’angoisse est la même, dans les deux cas: une profonde difficulté à vivre ses relations avec Dieu ou avec les autres. On collectionne les biens du salut pour se prémunir des réactions divines et on s’entoure de biens matériels pour ne pas dépendre des autres. À partir de là, il y a deux voies: ou bien s’interroger sur les difficultés sous-jacentes que ces attitudes révèlent, ou bien poursuivre la fuite en avant.

Nous interroger sur nos difficultés, on le voit dans le cas de Luther, a toutes les couleurs d’une conversion complète. Il n’y a pas vraiment de demi-mesure: ou bien on accepte l’amour de Dieu, ce qui nous conduit, ensuite, à regarder plus favorablement notre prochain; ou bien on rêve (pour parler d’aujourd’hui) d’un monde technique, égocentré et aseptisé, où nous crèverons d’angoisse, encerclés par des systèmes techniques qui ne nous donneront jamais assez.

 

Illustration: entrée d’une résidence fermée à Marseille.

(1) Commentaire de Galates 5,3.

Commentaires sur "Jamais assez"

  • Jean-Paul Sanfourche

    Le sociologue (que vous êtes) serait mieux à même que moi de mesurer, de décrire et d’analyser le coût existentiel des sociétés fondées sur la peur et l’accumulation. Votre texte nous invite à poser la question. Ce coût se manifeste d’abord – nous en faisons quotidiennement l’expérience – dans la transformation du rapport que les individus entretiennent avec eux-mêmes, avec autrui et avec le monde. Lorsque la peur devient un principe structurant de l’organisation sociale (et nourrit les programmes de certains candidats aux municipales !) et que l’accumulation est érigée en réponse privilégiée à l’incertitude, alors l’existence tend à se replier sur une logique défensive. Dès lors, vivre consiste moins à se réaliser qu’à se protéger, moins à entrer en relation qu’à réduire les risques que toute relation comporte ou pourrait comporter. Ce déplacement affecte en profondeur l’expérience du sens, de la liberté et de la responsabilité. Et partant, de la démocratie.
    Sur le plan subjectif, la peur chronique engendre une tension permanente. L’individu est sommé d’anticiper sans cesse les menaces qu’il imagine possibles (elles le sont parfois), qu’elles soient économiques, sociales, sanitaires ou symboliques. Cette anticipation constante qu’on nomme prévoyance, produit un état d’alerte quasi permanent qui épuise les ressources psychiques et fragilise l’identité. L’existence se trouve orientée vers l’avenir redouté plutôt que vers le présent qui n’est plus vécu, et la projection anxieuse remplace l’attention à ce qui est. Dans un tel contexte, l’accumulation de biens, de compétences, de protections (voir le marché fructueux des alarmes, des caméras, des portes blindées…) ou de garanties (les offres multiples des assurances) apparaît comme une stratégie rationnelle, mais qui nourrit en réalité l’inquiétude qu’elle prétend apaiser, puisqu’elle rappelle sans cesse la possibilité de la menace et de la perte.

    Le coût existentiel se fait également sentir dans l’appauvrissement des relations humaines dont nous faisons aussi quotidiennement l’expérience. Une société structurée par la peur tend à instaurer une méfiance généralisée, où l’autre est perçu d’abord comme une menace potentielle, un concurrent ou un facteur de vulnérabilité. L’accumulation renforce cette dynamique en valorisant l’autosuffisance et l’indépendance radicale. Or, en cherchant à minimiser la dépendance à autrui, on affaiblit les formes de solidarité et de réciprocité qui donnent chair à toute vie sociale. Les relations deviennent instrumentales, conditionnelles, éphémères et se vident de leur promesse à offrir reconnaissance et soutien symbolique.
    Nos sociétés, à un niveau structurel, produisent un rétrécissement du champ de l’expérience humaine. Ce qui ne peut être maîtrisé, sécurisé ou quantifié (le «calculable» de Ricœur) tend à être disqualifié ou marginalisé. La gratuité, la confiance, le don, mais aussi la contemplation et l’acceptation de la vulnérabilité, de notre vulnérabilité constitutive, apparaissent comme des risques inutiles ou des pertes de temps. L’existence est alors évaluée principalement à l’aune de la performance, de l’efficacité et de la croissance, au détriment de dimensions plus qualitatives de la vie. Cet étranglement du possible, des possibles, contribue à une forme de «désenchantement» du monde, où l’horizon du sens finit par se confondre avec la gestion de la menace.

    Le coût existentiel se traduit enfin par une altération du rapport à la finitude. Les sociétés fondées sur la peur et l’accumulation tendent à nier ou à repousser les limites constitutives de l’existence humaine, qu’il s’agisse de la dépendance, de l’échec, de la souffrance ou de la mort. L’accumulation fonctionne ici comme une tentative de conjurer la finitude, en différant indéfiniment l’exposition au manque ou à la perte. Mais cette dénégation ne supprime pas l’angoisse; elle la déplace et l’intensifie, en rendant toute limite intolérable. L’individu se trouve alors pris dans une course sans terme, où l’impossibilité d’atteindre une sécurité totale devient une source supplémentaire de souffrance.

    Ainsi compris, le coût existentiel des sociétés fondées sur la peur et l’accumulation ne se réduit pas à des dommages collatéraux ou à des effets secondaires regrettables. Il touche le cœur même de l’expérience humaine, en affectant la manière dont les individus se rapportent au temps, à l’autre et à eux-mêmes. En prétendant éliminer l’insécurité par des moyens externes, ces sociétés produisent des formes de vie appauvries, marquées par l’isolement, le repli sur soi, l’inquiétude et la perte de sens, de tout sens.

    Texte lourd de sens. Que j’ai eu envie de commenter.

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