Théologie du Seuil (6): le réel transfiguré par l’Esprit - Forum protestant

Théologie du Seuil (6): le réel transfiguré par l’Esprit

«Le Paraclet ne retire pas la peine, il empêche la désertion.» Comme «un vitrail transfigure la lumière», «l’action de l’Esprit transfigure le réel sans en altérer la substance». Comme à Emmaüs, «rien ne change objectivement: la route est la même, l’événement de la croix demeure. Ce qui se transforme, c’est la lecture du réel, lorsque le pain est rompu». «Se tenir sur le Seuil», ce ne serait pas alors «saturer le réel par des certitudes prématurées» mais lui «demeurer fidèle», «rester attentif, au quotidien; tenir dans le monde, sans qu’il nous tienne; rester fidèle  à la Parole et à notre expérience humaine, dans la joie comme dans la souffrance extrême».

Lire les cinq premiers volets: Pour une Théologie du Seuil (1): ancrage biblique et chemin existentiel, Espérance pour les temps de crise: théologie du seuil (2) et «Deus absconditus», Théologie du Seuil (3): l’abîme, l’Amour et le relèvement du réel, Théologie du Seuil (4): une pédagogie christique pour vivre sa foi dans un monde blessé, et Théologie du Seuil (5): l’épreuve post-Ascension, comment croire encore ?.

 

Introduction

L’Esprit n’est pas un objet théologique que l’on pourrait situer, mesurer ou produire. Selon l’Écriture, «le vent souffle où il veut» (Jean 3,8): bien qu’il soit réel et agissant, parfois même ressenti, il demeure insaisissable. De même, le Seuil ne désigne ni un lieu intermédiaire, ni un état intérieur particulier, mais une condition: la condition dans laquelle le réel peut être traversé par Dieu sans être altéré dans sa substance… mais en étant transfiguré.

Un vitrail transfigure la lumière: celle-ci le traverse, se colore, s’illumine, mais reste lumière. Si la lumière se pose sur la pierre, le mur n’est pas remplacé. Ce qui change, c’est notre perception de la lumière et de la matière qu’elle rencontre. De même, l’action de l’Esprit transfigure le réel sans en altérer la substance.

Les lignes qui suivent relèvent peut-être plus de la méditation que que l’article démonstratif.

 

I. Le Seuil existe là… où l’Esprit est à l’œuvre.

Seuil et Esprit se rencontrent mais ne se confondent pas. Si le Seuil est la condition d’une présence qualitative au monde, notament quand il n’est pas conforme à la Parole, l’Esprit est la condition même du Seuil. Autrement dit, sans l’Esprit, le monde se fermerait soit sur lui-même avec des absences de sens récurrentes, soit sur des projections humaines qui le saturent de sens. Là où l’Esprit agit, le réel demeure ouvert: non pas éventré parce qu’indéchiffrable rationnellement, mais creusé, rendu disponible à une autre lecture.

Creuser le réel, c’est permettre que les structures profondes du réel (mémoire, dignité humaine, blessures et potentialités de sens) sortent de l’opacité.

Creuser, au sens spirituel, ressemblerait au travail d’un sol longtemps exposé à la sécheresse: en surface, tout paraît dur, stérile, figé. Mais en profondeur, la terre peut devenir plus meuble, plus respirable; parfois une source apparaît, parfois non. Et même lorsque le sol demeure pierreux, le fait d’être travaillé empêche au moins la passivité et la fermeture. Le réel n’est pas transformé par magie, mais rendu habitable autrement.On pourrait évoquer ici la figure littéraire de L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono: non comme une fable naïve de réparation du monde, mais comme l’image d’un travail durable, persistant, par lequel une terre apparemment morte devient peu à peu capable de vie. Et ce contre toute attente, voire au-delà, quitte à décevoir les attentes humaines qui n’ont de sens qu’à notre humble mesure dont l’échelle est réduite.

De même, l’Esprit n’agit pas par rupture spectaculaire, mais par une interaction lente et profonde avec le réel, là même où il est le plus sec, le plus dur, le plus abîmé.Cette action de l’Esprit introduit ainsi une grammaire nouvelle du réel. Non une grammaire explicative, ni une syntaxe du salut déjà écrit, mais une manière d’apprendre à lire autrement ce qui est donné. Là où la rationalité seule conclurait au non-sens, et où le discours religieux pourrait choisir l’apologétique, l’Esprit offre la possibilité d’un réel lisible sans être maîtrisable.

En ce sens, l’Esprit n’est pas simplement subversif. Il ne se contente pas de renverser nos représentations. Il est inversif: il déplace le point de lecture lui-même. Il ne nie pas les aspirations humaines fondées sur l’imago Dei (désir de justice, de plénitude, de reconnaissance) mais il les retourne vers une profondeur inattendue, là où la promesse ne supprime pas le réel, mais l’ouvre de l’intérieur. Le réel ne change pas, mais l’orientation de la lecture si ! Une issue mettant fin à nos apories.

La question «Que fait Dieu ?» cesse alors d’être une interpellation accusatrice («Pourquoi n’empêche-t-il pas ceci, pourquoi laisse-t-il cela ?») pour devenir une question d’attention: «Que fait-il que mon regard n’est pas encore capable de discerner ?».

Non parce que Dieu agirait ailleurs que dans le réel, mais parce que son action ne se donne pas immédiatement sous les formes que nous attendons. L’Esprit ne détourne pas de la souffrance: il ouvre une autre manière d’y demeurer sans la réduire, ni s’y soumettre.

 

II. Une nouvelle lecture du monde

Cette dynamique trouve un écho singulier dans la théologie des Énergies telle que l’a formulée Vladimir Lossky. Dieu demeure absolument transcendant dans son essence, tout en étant réellement présent et agissant dans sa création par ses énergies. Ces énergies ne transforment pas la substance du monde, mais le rendent capable de communion. Elles ne suppriment pas la distance entre Dieu et la créature; elles la rendent habitable.

Cette perspective et la pneumatologie ici développée dialoguent: le Seuil peut alors être compris comme le lieu d’apparition de cette traversée des énergies divines dans l’expérience humaine.

Cette logique est profondément biblique. Ainsi sur le chemin d’Emmaüs (Luc 24), rien ne change objectivement: la route est la même, l’événement de la croix demeure. Ce qui se transforme, c’est la lecture du réel, lorsque le pain est rompu. De même, si Paul affirme que «les choses anciennes sont passées» (2 Corinthiens 5,17), ce n’est pas parce que le monde ancien et ses mœurs auraient disparu, mais parce que tout est désormais perçu dans la lumière du Christ.

C’est ici qu’intervient la question décisive: que signifie alors «se tenir sur le Seuil» ?

Il ne s’agit ni d’une performance spirituelle, ni d’un mérite, ni d’une décision héroïque. Se tenir sur le Seuil ne conditionne pas l’action de l’Esprit; la grâce précède toujours. Mais la grâce ne s’impose pas comme une contrainte. Elle ne traverse pas ce qui se refuse à elle.

Se tenir sur le Seuil, c’est donc refuser de saturer le réel par des certitudes prématurées, des consolations forcées ou des lectures fabulaires (par oppostion au Logos divin), qui transforment le réel en récit prêt-à-penser, et tendent à réduire le mystère en objet connu. C’est aussi accepter que le monde demeure partiellement opaque, que l’absence ne soit pas comblée trop vite, que le vide donne le vertige… afin que l’Esprit puisse y maintenir l’espace d’une promesse.

Cette compréhension permet aussi de déplacer la question des manifestations de l’Esprit. L’Écriture ne nie jamais la possibilité de signes visibles, mais elle n’en fait pas le critère ultime. La théologie du Seuil s’aligne sur cet équilibre. Élie rencontre Dieu de manière subtile:

«Et après le tremblement de terre, un feu: l’Éternel n’était pas dans le feu. Et après le feu, un murmure doux et léger» (1 Rois 19,12, LSG).

Ainsi, l’Esprit ne se reconnaît pas d’abord à l’intensité des effets, mais à la capacité qu’il donne de: demeurer fidèle au réel, rester attentif, au quotidien; tenir dans le monde, sans qu’il nous tienne; rester fidèle  à la Parole et à notre expérience humaine, dans la joie comme dans la souffrance extrême.

Le Seuil devient alors le lieu discret de la transfiguration.

 

III. Seuil et Pneuma paraklêtos

Cette compréhension rend la théologie du Seuil profondément exigeante, et peut-être décevante, voire inadmissible pour certains. Elle ne relève pas d’une grâce bon marché, mais de ce que Dietrich Bonhoeffer appelait une «grâce qui coûte». Rien, ici, ne promet une consolation comprise comme disparition de l’épreuve. L’action de l’Esprit, telle qu’elle est décrite, peut même sembler non consolante au sens ordinaire du terme.

C’est pourquoi le titre évangélique de l’Esprit comme Consolateur demande à être relu. Le terme grec paraklêtos ne désigne pas d’abord celui qui enlève la douleur, mais celui qui se tient auprès, qui accompagne, qui ne laisse pas seul. Consoler ne signifie pas supprimer la solitude de la souffrance, mais empêcher qu’elle devienne une solitude absolue.

Cette compréhension rejoint la dimension biblique de l’Esprit, présent dès la Genèse, planant sur les eaux du chaos (Genèse 1,2), et invoqué par le psalmiste jusque dans les profondeurs les plus obscures:

«Où irais-je loin de ton esprit,
Et où fuirais-je loin de ta face?
Si je monte aux cieux, tu y es;
Si je me couche au séjour des morts, t’y voilà» (Psaume 139, 7-10, LSG).

L’Esprit n’est pas celui qui arrache hors de l’abîme, mais celui qui rend possible une présence au cœur même de l’abîme.

Ainsi comprise, la consolation ne relève plus de l’apaisement immédiat, mais de la fidélité partagée. Être consolé, ce n’est pas ne plus souffrir; c’est ne plus être seul dans ce qui fait souffrir. Et c’est précisément cette présence exigeante, non spectaculaire, qui fonde la possibilité du Seuil.

 

IV. L’Esprit, de Job aux Béatitudes

«Mais en réalité, dans l’homme, c’est l’esprit, Le souffle du Tout-Puissant, qui donne l’intelligence» (Job 32,8, LSG).

Là où le réel résiste au sens, l’Esprit n’ajoute pas d’explication, il ne répare pas le monde. Il travaille la matière même de notre perception, de notre compréhension, de notre manière d’habiter ce qui est, même dans la douleur et l’horreur les plus profondes.

Avec le regard de l’Esprit, nous dévisageons le monde autrement: sa face blessée, violente ou abîmée devient lisible selon une lumière qui n’efface rien, mais révèle un horizon de promesse déjà contenu dans le réel.

Le réel n’est pas remplacé par la promesse; c’est la promesse qui rend le réel lisible autrement.

Ainsi, le «heureux» des Béatitudes (Matthieu 5) ne vit pas dans un monde transfiguré par magie: il demeure dans le réel tel qu’il est (pauvretés, souffrances, injustices) et perçoit, grâce à l’Esprit, une dimension de sens et de fidélité qui ne supprime pas le mal, mais rend possible une attention, une vigilance et une action responsables.

L’étymologie de paraklêtos (παράκλητος) est éclairante pour comprendre le type de consolation dont il est question dans le Nouveau Testament. Para (παρά) signifie auprès de, à côté de, dans la proximité immédiate, tandis que kalein (καλεῖν) signifie appeler, convoquer, faire venir. Le paraklêtos est donc celui qui est appelé auprès, non pour intervenir à la place de l’autre, mais pour se tenir avec lui dans une situation exposée. Cette proximité n’est ni affective ni apaisante au sens contemporain: elle est relationnelle, existentielle, risquée.

Jésus instaure cette relation d’une nouvelle envergure:

«Mais le consolateur, l’Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous donne pas comme le monde donne. Que votre cœur ne se trouble point, et ne s’alarme point» (Jean 14, 2-27).

Le Paraclet ne retire pas la peine, il empêche la désertion. Cette précision est essentielle: la consolation paraclitique n’est pas un soulagement, mais une fidélité de présence.

 

Conclusion

La théologie du Seuil est exigeante parce qu’elle ne répond pas à la demande implicite de consolation moderne. Elle ne dit pas que Dieu va réparer ce qui est brisé à la demande de l’humain, et ce de manière systématique… bien qu’elle n’en nie pas la possibilité contenu dans le potentiel divin.

C’est pourquoi cette théologie peut décevoir certaines attentes spirituelles et heurter les désirs de soulagement au point de paraître inhospitalière. Mais c’est précisément en cela qu’elle nous semble rejoindre la logique biblique de l’Esprit Paraclet et la radicalité de la grâce qui coûte.

Quitte à choquer par la métaphore facile, cette théologie refuse de réduire Dieu à un simple service après-vente, prêt à corriger nos erreurs à la demande. Elle lui préfère un Deus magister, un Theos didaskalè, qui enseigne et forme à s’engagement et à discerner. Elle affirme que Dieu se tient auprès, avec, en (nous), et même en soutien mais pas en remplacement de par respect de notre personne en qui Il a mis son Amour.

Et cette Présence nous expose à une responsabilité accrue envers le réel.

 

Illustration: Le souper à Emmaüs (Pedro Orrente, Espagne, années 1600-1640, Musée des Beaux-Arts de Budapest).

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