La psychiatrie en prison - Forum protestant

Alors qu’un quart des détenus et deux tiers des détenues souffrent de maladies psychiatriques, «environ la moitié des postes de psychiatres en milieu carcéral sont vacants», reflet du «désintérêt de la profession pour cette exercice particulier» mais aussi de la diminution de moitié du nombre de lit dans les services psychiatriques en général, et d’une «opinion publique qui n’accepte plus que les auteurs d’agressions graves ne soient pas mis en prison, quand bien même ils souffriraient d’une maladie psychiatrique».

Texte publié sur le blog de l’Aumônerie protestante des prisons.

 

 

La population carcérale se caractérise par une prévalence de 4 à 6 fois plus élevée de maladies psychiatriques que la population française ordinaire. Au total, environ un quart de la population pénale masculine souffre d’au moins un trouble psychiatrique. Les maladies mentales les plus fréquentes sont la schizophrénie, les troubles psychotiques, les troubles de l’humeur, les syndromes dépressifs, les troubles anxieux, les problématiques d’addiction. Pour les femmes, il faut signaler l’importance des troubles psychiatriques traumatiques dus à des violences domestiques et/ou des agressions sexuelles (cela concerne environ les deux tiers des femmes incarcérées !).

La prise en charge des soins médicaux en milieu carcéral est codifiée par la loi de 1994. Elle se caractérise par deux points principaux:

D’une part, lors de leur incarcération, tous les détenus se voient attribués un numéro temporaire de sécurité sociale, ils bénéficient donc de soins somatiques et psychiatriques gratuits.

D’autre part, chaque établissement pénitentiaire est rattaché par une convention à un hôpital de proximité, qui met à disposition une équipe soignante (médecins généralistes, infirmières, psychiatres, psychologues).

 

Trois niveaux de soins

En prison comme à l’extérieur, il existe trois niveaux de soins psychiatriques:

Le premier est celui des consultations en ambulatoire, les détenus prennent rendez-vous par eux-mêmes ou bien sur indication d’un médecin généraliste.

Le second correspond à une prise en charge semblable à celle qui se fait en hôpital de jour: les détenus sont affectés dans une aile dédiée de la prison, dont la sécurité est gérée par l’administration pénitentiaire, une équipe médicale et para-médicale est présente la journée, du lundi au dimanche. Les patients ont accès à des entretiens psychiatriques, psychologiques, infirmiers, ainsi qu’à des activités thérapeutiques variées (ergothérapie, psychomotricité, médiation animale), en individuel ou en groupe.

Le troisième est celui de l’hospitalisation à temps plein, dans un hôpital psychiatrique de proximité.

Le problème essentiel des soins psychiatriques en prison est le manque de personnel soignant. Environ la moitié des postes de psychiatres en milieu carcéral sont vacants. Cela reflète autant le désintérêt de la profession pour cette exercice particulier, que le désintérêt des médecins pour le travail en milieu hospitalier. Dans certains établissements, il n’y a aucun psychiatre présent, ce qui obliges les équipes soignantes à adresser le patient aux urgences de l’hôpital le plus proche quand ils ont une inquiétude pour la santé mentale du patient. Cette démarche est très coûteuse en temps et en personnel pénitentiaire, ce qui aggrave encore un peu plus la précarité du quotidien des détenus.

 

Des causes qui se renforcent les unes les autres

Le nombre élevé de personnes souffrant de maladie mentale en prison s’explique par de nombreuses causes distinctes, qui se renforcent les unes les autres.

Une raison majeure est la diminution depuis quelques décennies du nombre de lit dans les services psychiatriques. L’offre de soins est passée de près de 80000 lits au début des années 80 à près de 40000 aujourd’hui. L’une des conséquences est que la durée moyenne de séjour est très courte, 18 jours environ, ce qui est le temps nécessaire pour calmer un état psychiatrique aigu, mais est insuffisant pour stabiliser de façon durable le patient et s’assurer que le risque de rechute soit le plus faible possible.

Une autre raison est le fait que les maladies psychiatriques comme la schizophrénie se déclarent généralement au début de l’âge adulte. Fréquement, les symptomes ne sont pas repérés au début de la maladie, quand les patients ont des troubles du comportement transgressifs en lien avec leur maladie, ce qui entraine la rupture des liens familaux, la désocialisation et, pour certains, l’incarcération. Il est fréquent qu’un jeune patient ne rencontre un psychiatre pour la première fois que lorsqu’il arrive en prison.

Dans un autre registre de raisons, les expertises prononçant l’irresponsabilité pénale en cas de maladie psychiatrique sont de moins en moins fréquentes. Cet état de fait est en bonne partie dû à une opinion publique qui n’accepte plus que les auteurs d’agressions graves ne soient pas mis en prison, quand bien même ils souffriraient d’une maladie psychiatrique. Les experts suivent les mouvements d’opinion publique, et certains patients qui auraient dû être hospitalisés se retrouvent incarcérés.

Toutes ces raisons, et d’autres encore, font que les prisons deviennent des lieux d’hospitalisation en psychiatrie par défaut, ce qui n’est moralement pas acceptable pour les patients. Et de surcroit, cela met les autres détenus et les surveillants pénitentiaires face à des situations de crise qu’ils ne peuvent pas gérer, faute de moyens et faute de compétences.

 

Illustration: une des deux cellules de protection d’urgence du Centre pénitentiaire d’Orléans-Saran, utilisées en cas de tentative de suicide (rapport de visite du Contrôleur général des lieux de privation de liberté, 2024, p.118).

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