Progresser selon la Bible
Dans son intervention à la journée du Christianisme social Progrès technique, progrès humain, James Woody part de l’arche d’alliance («symbole de cet art du nomadisme qui, chemin faisant, peut nous enseigner ce que progresser peut signifier») en passant par la recherche de Jésus enfant à Jérusalem (avec une sainte famille qui voulait «progresser à tout prix») pour arriver à l’Ecclésiaste («il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité») et Jean («La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent»). Et conclut qu’il n’y a pas progrès s’il ne vise pas «à augmenter notre responsabilité et notre engagement, qui sont les indicateurs d’une vie proprement humaine d’un point de vue biblique».
Journée du Mouvement du Christianisme social (Commune théologique du Sud parisien) le 11 octobre 2025 à l’Institut protestant de théologie de Paris. Lire l’introduction de Philippe Kabongo Mbaya et l’intervention de Bernard Piettre.
1. Progresser avec l’arche d’alliance
La notion de progrès n’existe pas en tant que telle dans les textes bibliques. L’hébreu n’est pas une langue qui se fonde sur des concepts. Elle ne s’exprime pas par abstraction. C’est une langue pratique, avec un vocabulaire concret. La Bible hébraïque est donc rédigée à base d’histoires composées avec des personnages et des objets. De fait, la Bible ne manque pas d’histoires où il est question d’aller, et donc de progresser. Et l’arche d’alliance est le bon objet pour penser l’art de progresser.
En effet, l’arche d’alliance est un bon symbole de cet art du nomadisme qui, chemin faisant, peut nous enseigner ce que progresser peut signifier, comment on progresse.
Certes, l’arche d’alliance, ça peut faire sourire – cela ne semble pas très sérieux. Quand on parle d’arche d’alliance, on pense plus facilement à Indiana Jones qu’à un élément sérieux de réflexion propice à nous aider à penser l’avenir.
L’arche d’alliance (Exode 25,10-16)
«10 Ils feront une arche de bois d’acacia, sa longueur sera de deux coudées et demie, sa largeur d’une coudée et demie, et sa hauteur d’une coudée et demie. 11 Tu la couvriras d’or pur, tu la couvriras en dedans et en dehors, et tu y feras une bordure d’or tout autour. 12 Tu fondras pour elle quatre anneaux d’or, et tu les mettras à ses quatre coins, deux anneaux d’un côté et deux anneaux de l’autre côté. 13 Tu feras des barres de bois d’acacia, et tu les couvriras d’or. 14 Tu passeras les barres dans les anneaux sur les côtés de l’arche, pour qu’elles servent à porter l’arche; 15 les barres resteront dans les anneaux de l’arche, et n’en seront point retirées. 16 Tu mettras dans l’arche le témoignage, que je te donnerai.»
Le bois d’acacia pousse dans les régions arides du Sinaï et du Néguev. C’était un des rares arbres disponibles lors de l’Exode. En hébreu: shittim (pourrait être lié au lieu Shittim, qui est la dernière des étapes de la sortie d’Égypte avant l’entrée en terre promise; Nombres 25,1: lieu de la débauche). C’est un bois très dense, résistant aux insectes et à la décomposition, donc adapté pour des objets destinés à durer longtemps. En grec: asêptos (aseptique: sans germe microbien).
À l’intérieur:
1. Les Tables de la Loi (ou Tables du Témoignage)
Contenu: les deux tables de pierre avec les Dix Commandements, écrits par Dieu. Références: Exode 25,16 («Tu mettras dans l’arche le témoignage que je te donnerai»); Deutéronome 10,1-5 (Moïse place les tables dans l’arche); 1 Rois 8,9 («Il n’y avait dans l’arche que les deux tables de pierre que Moïse y avait déposées à l’Horeb»); Hébreux 9,4 (confirme que les tables étaient dans l’arche). Ces tables sont le seul contenu mentionné de manière constante et certaine.
2. Le bâton d’Aaron qui avait fleuri
Contenu: le bâton du prêtre Aaron, qui avait miraculeusement fleuri pour confirmer son élection divine. Références: Nombres 17,25-26 (10-11 dans certaines versions) (Dieu ordonne de conserver le bâton devant le témoignage, donc possiblement dans l’arche); Hébreux 9,4 (indique que le bâton était dans l’arche).
3. Une urne d’or contenant de la manne
Contenu: un échantillon de la manne donnée au désert. Références: Exode 16,32-34 (Moïse dit de conserver un omer de manne devant le Seigneur, «devant le témoignage», donc possiblement dans l’arche; Hébreux 9,4 (mentionne que cette urne était dans l’arche.)
Les seules tables de la Loi (1 Rois 8,9) semblent le contenu le plus probable.
Une loi mobile
Les barres doivent être passées dans des anneaux, c’est un des 613 commandements (Exode 25,15). Cette arche sera à déposer dans le temple de Jérusalem, pour y être déposée définitivement. Même posée ainsi, il sera interdit de retirer les barres de l’arche: elle doit être toujours prête au départ.
Le réceptacle de la loi, donc la loi elle-même, doit être nomade, prêt à aller, prêt à progresser. La loi n’est donc pas un point fixe auquel on revient toujours, ou qui trace la limite à ne pas franchir. La loi indique la possibilité de progresser. Mieux que cela, lorsqu’on observe le contenu des deux tables, on constate une direction générale donnée par la première des paroles qui rappelle que Dieu fait sortir son peuple de l’Égypte, la maison de servitude.
La loi est perçue par les rédacteurs bibliques comme la garante de la liberté. Parce que l’arche est mobile, elle indique que la loi est du côté du progressisme, pas du conservatisme. L’arche d’alliance, qui contient la loi, est là pour garantir la liberté et non pour assurer le statu quo. Ce n’est pas une loi en forme d’ordre moral. Elle n’établit pas un principe de précaution au sens où il ne faudrait pas faire ou essayer de nouvelles technologies, de nouveaux modes de société ou de famille. La loi tend un horizon devant le lecteur et cet horizon est la liberté (non pas ma liberté, mais la liberté qui inclut mon prochain, donc la liberté aux prises avec l’intérêt général: la figure de l’autre est présente dans chaque parole du décalogue). L’arche n’est pas seulement le coffre de la loi, c’est aussi le trône de Dieu (version sacerdotale) : Dieu se déplace avec le peuple.
Josué 3:1-6:
«1 Josué, s’étant levé de bon matin, partit de Sittim avec tous les enfants d’Israël. Ils arrivèrent au Jourdain; et là, ils passèrent la nuit, avant de le traverser. 2 Au bout de trois jours, les officiers parcoururent le camp, 3 et donnèrent cet ordre au peuple: Lorsque vous verrez l’arche de l’alliance de l’Éternel, votre Dieu, portée par les sacrificateurs, les Lévites, vous partirez du lieu où vous êtes, et vous vous mettrez en marche après elle. 4 Mais il y aura entre vous et elle une distance d’environ deux mille coudées: n’en approchez pas. Elle vous montrera le chemin que vous devez suivre, car vous n’avez point encore passé par ce chemin. 5 Josué dit au peuple: Sanctifiez -vous, car demain l’Éternel fera des prodiges au milieu de vous. 6 Et Josué dit aux sacrificateurs: Portez l’arche de l’alliance, et passez devant le peuple. Ils portèrent l’arche de l’alliance, et ils marchèrent devant le peuple.»
En Josué, l’arche et la loi deviennent des accompagnateurs vers la terre promise. Autrefois, l’exploration avait mal tourné: dix sur douze des explorateurs avaient fait un rapport négatif, indiquant que c’était invivable, trop dangereux. L’instinct humain est porté à la crainte et notamment la crainte de la nouveauté, du changement. L’entrée en terre promise se fait, cette fois, avec l’équipement de l’arche d’alliance. La loi permet d’équiper le peuple pour qu’il ne soit pas effrayé par ce qu’il va découvrir. La loi ouvre la voie et sécurise notre rapport à la nouveauté. Précisons que le décalogue ne concerne pas les nouveautés, mais le cœur même des relations à Dieu et à autrui, dont la liberté et la responsabilité constituent l’ossature.
Une progression qui rend autonome
La nouveauté peut être une promesse, elle peut être une menace. Elle est une menace quand elle nuit à ce que la loi désigne – ici la liberté. Par exemple, l’IA peut dégrader notre liberté de pensée en nous dispensant de penser, en le faisant à notre place: dans le domaine de l’exégèse, s’en remettre aux algorithmes pour trouver des intertextualités, pour trouver des textes bibliques en rapport avec des thèmes de la vie quotidienne, peut nous priver de contacts intéressants. Ainsi, il n’est pas question de liberté au sens strict, dans la Bible, car le mot n’existait pas en hébreu… ce n’était pas conceptualisé. Pour autant, il est bien question de liberté sous la forme d’histoire qui parle de la libération de la servitude, expérience particulièrement éprouvée. S’en remettre totalement à des algorithmes, c’est donc courir le risque de dégrader sa réflexion, de ne pas exploiter toutes les potentialités d’une situation parce que la programmation sera une entrave à la créativité de l’interprétation. De même, l’expérimentation clinique montre qu’utiliser un clavier d’ordinateur stimule moins le cerveau qu’écrire à la main, qui est un geste artistique, graphique, créatif.
Progresser avec l’arche d’alliance nous donne un critère d’appréciation de la progression, celui de la liberté. Si la progression nous rend moins autonome, plus esclave, alors ce n’est pas un progrès au sens biblique du terme. Mais prenons les choses d’une manière positive. Progresser avec l’arche d’alliance nous permet d’avoir à notre disposition de quoi ne pas nous perdre en cours de route lorsque nous avançons en terre inconnue. Cela nous évite, aussi, de succomber à la tentation de la servitude volontaire, le retour en arrière vers le confort relatif de la soumission à une autorité qui nous dispense le gîte et le couvert, au prix de notre asservissement – le retour en Égypte, la maison de servitude.
2. Progresser, mais pas coûte que coûte
(Luc 2,41-52)
À douze ans, Jésus est resté au Temple pour questionner les maîtres pendant que ses parents s’en retournaient chez eux en l’oubliant à Jérusalem.
«41 Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque. 42 Lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils y montèrent, selon la coutume de la fête. 43 Puis, quand les jours furent écoulés, et qu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta à Jérusalem. Son père et sa mère ne s’en aperçurent pas. 44 Croyant qu’il était avec leurs compagnons de voyage, ils firent une journée de chemin, et le cherchèrent parmi leurs parents et leurs connaissances. 45 Mais, ne l ‘ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher. 46 Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant. 47 Tous ceux qui l ‘entendaient étaient frappés de son intelligence et de ses réponses. 48 Quand ses parents le virent, ils furent saisis d’étonnement, et sa mère lui dit: Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse. 49 Il leur dit: Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu ‘il faut que je m’occupe des affaires de mon Père ? 50 Mais ils ne comprirent pas ce qu ‘il leur disait. 51 Puis il descendit avec eux pour aller à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère gardait toutes ces choses dans son coeur. 52 Et Jésus croissait en sagesse, en stature, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes.»
Cet épisode met en scène la sainte famille… un modèle du genre. Or la sainte famille marche pendant un temps suffisamment long pour que le lecteur soit indigné qu’elle ait oublié Jésus. Cette histoire permet de faire intégrer au lecteur qu’il serait fou de progresser à tout prix, coûte que coûte, tête baissée, en quelque sorte. Progresser dans n’importe quel sens… ce n’est pas le sens de l’Évangile.
C’est justement la question du sens qui compte, ici. La sainte famille n’est pas dans le bon sens. Elle progresse en ayant laissé derrière elle le fils, l’avenir, et d’un point de vue théologique, celui qui incarne l’espérance de Dieu. La fuite en avant de la sainte famille est lourde de conséquence: cela revient à se priver de l’avenir en termes de potentialités (Jésus, le fils) et cela revient à se priver d’avoir un présent plein de sens (Jésus, le messie).
Cette sortie de Jérusalem est un anti-exode. Dans l’exode, les Hébreux étaient sortis à l’appel de Dieu en laissant derrière eux le tyran. La sainte famille sort de Jérusalem en laissant derrière elle ce qui incarne Dieu, à l’appel d’un quotidien qui pourrait bien être tyrannique. Les Hébreux voudront revenir en arrière pour la sécurité (ils ont peur de se faire tuer par l’armée égyptienne) et pour la nourriture (ils ont la nostalgie des marmites pleines). La sainte famille avance tête baissée sans se préoccuper de ce qu’elle laisse derrière elle.
Les Hébreux se retrouvent devant la mer des Joncs, ce qui en hébreu peut aussi être traduit mer de la fin. Ils vont la traverser. La sainte famille ne va pas poursuivre son chemin; elle va revenir en arrière pour retrouver Jésus.
La sainte famille montre que la progression, l’acte de bouger, n’est pas positif en soi. Progresser n’est pas une vertu.
Jésus, quant à lui, n’avance pas sur le plan géographique, mais le rédacteur semble indiquer qu’il progresse de façon admirable, par un jeu de questions et de réponses. Jésus est centré sur la question du sens. Il interroge, il questionne. Le dialogue qui s’engage est destiné à faire sens.
Jésus n’a pas 13 ans, l’âge de la bar-mitsva, quand il échange avec les gens du Temple. Il n’attend pas l’âge légal pour devenir «fils du commandement», ce qui consiste à être adulte dans la foi, à être responsable devant la loi, devant Dieu. L’âge adulte, c’est l’âge auquel on peut imputer un acte à quelqu’un. C’est l’âge que Jésus atteint, intérieurement, alors que ses parents ne font pas forcément preuve d’un haut degré de responsabilité – en tout cas ils sont assez insouciants.
Premier enseignement: la responsabilité à l’égard de la vie (la responsabilité sociale, etc.) n’a rien de naturel. Ce n’est pas l’âge qui rend responsable. Les parents de Jésus ont fait preuve d’une forme d’inconsistance et d’irresponsabilité à l’égard de leur responsabilité parentale. On ne devient pas responsable sans un travail personnel.
Ce n’est pas non plus le statut social, ou encore la profession qui rendent quelqu’un responsable. C’est une décision personnelle et un engagement personnel qui nous rendent responsables. On peut être un ingénieur hautement qualifié, un responsable politique plusieurs fois élu, on peut être un théologien hautement diplômé, sans être en mesure de progresser d’une manière responsable.
La conversion et la discontinuité
En fait, les parents de Jésus progressent dans une impasse. La sagesse est de faire demi-tour. D’un point de vue théologique, c’est ce qu’on appelle une conversion. C’est une techouva. La techouva, c’est le demi-tour. Le demi-tour nostalgique vers le passé est stérile, nous apprend l’épisode de la sortie de Sodome avec la femme de Loth. Le demi-tour quand on est au fond de l’impasse et qu’on a laissé derrière soi ce qui est essentiel est non seulement responsable, mais salutaire, nous apprend ce passage de Luc.
C’est aussi le sens de la Réforme du 16e siècle. Quand Calvin se lance dans ce projet de réforme religieuse, il se met à l’écriture de l’Institution de la religion chrétienne. Instituer la religion chrétienne, c’est retourner aux fondations, c’est fonder à nouveaux frais, c’est faire demi-tour pour ne pas continuer dans le sens des erreurs commises jusque-là. On pourra dire que Calvin fonde une nouvelle civilisation en ce sens qu’il va inverser le cours de l’histoire qui allait dans le sens d’un régime politique absolutiste, d’abus de la part de ceux qui détiennent le pouvoir, et d’asservissement des personnes les plus vulnérables. Ce que fait Calvin n’est pas autre chose que faire table rase et poser les nouvelles bases du christianisme.
Ces demi-tours ne sont pas des mouvements de décroissance, pour utiliser un terme de notre actualité sociale. C’est une réorientation de l’énergie, des investissements. C’est l’effort pour retrouver le cap. Le bon sens.
La conversion, c’est une progression intérieure. C’est ce que le progrès technologique ou social a tendance à occulter.
De même qu’il y a des sauts qualitatifs en technologie, nous avons besoin de sauts qualitatifs d’un point de vue existentiel. La théologie travaille sur cette question de la progression sur notre chemin de vie. Kierkegaard parlait des étapes sur le chemin: esthétique, éthique, religieuse.
La famille de Jésus est passée du stade esthétique au stade éthique. Ils quittent Jérusalem parce qu’ils ont fini ce qu’ils avaient à faire. C’est le principe de plaisir qui les guide. Ils font ce qui leur passe par la tête; ils agissent dans le sens de ce qui les arrange. Mais sans se soucier des autres, de leur environnement. Ils deviennent responsables en prenant conscience qu’ils ont failli et qu’il faut rattraper leur faute. Ils se mettent en quête de Jésus, ce qui revient à répondre personnellement à l’exigence morale du moment. Ils renoncent à leur plan du moment, ils renoncent à leur confort personnel, pour agir dans le sens de ce qui est juste du point de vue de l’intérêt général et non en fonction de ce qui les arrange.
Jésus, lui, est passé au stade religieux qui consiste à accéder à ce niveau de la vie où la question du sens prévaut. La loi (éthique) est au-dedans de lui, si bien qu’il peut produire lui-même des réponses adaptées aux circonstances. Jésus a progressé dans son intériorité, alors que ses parents n’avaient pas autre chose en tête que de progresser dans leur extériorité, d’aller plus loin.
Henry Thoreau avait formulé un jugement sur cette situation (sans se référer à Luc 2). Il parlait de sa société ayant «des moyens perfectionnés pour une fin qui ne l’est pas». Cela rejoint le constat que fera un siècle plus tard Martin Luther King: nous avons accumulé un savoir phénoménal, mais nous ne savons toujours pas vivre les uns avec les autres d’une manière fraternelle. Pour King, le problème de nos sociétés est que les progrès scientifiques ont dépassé les progrès moraux. Or, l’humanité progresse quand on fait progresser l’humanité, pas uniquement la technique.
Les finalités ont été oubliées, comme Jésus a été oublié. C’est déjà remarquable que les parents fassent demi-tour et se mettent à chercher Jésus. Ils ignorent vraiment où il est. Ils mettent du temps à le retrouver. Alors qu’il est là où il devait être. Il est à sa place. Cela montre que les parents de Jésus et la famille sont vraiment à côté du bon sens.
Pourquoi faire demi-tour ? Parce que si nous laissons Dieu derrière nous (Dieu désignant ce qui est fondamental dans notre vie), d’autres aspects de la vie prendront la place de Dieu et nous en viendrons à les servir. Ce seront des idoles. La réussite académique ou professionnelle. Le principe de plaisir. La richesse financière. Le pouvoir. Un modèle familial.
Nous retrouvons là l’intérêt de progresser avec l’arche d’alliance qui contient les dix paroles. C’est la fréquentation de ces paroles qui peut permettre la conversion quand c’est nécessaire, de sorte qu’on puisse opérer les demi-tours salutaires pour retrouver ce qui est éternel, ce qui est digne de foi, ce qui a une valeur universelle, ce qui est inconditionné.
3. Finalités du progrès
Je voulais profiter de ce troisième temps biblique pour penser la question des finalités. Si le progrès doit nous faire progresser, vers où doit-il nous conduire ?
Je constate que c’est à cette question que les théologiens sont le plus ramenés, en fin de compte. D’un point de vue technique, c’est la question de la téléologie: c’est la question que les gens veulent poser et pour laquelle ils exigent des réponses. Plus exactement, ils attendent la réponse – la réponse ultime: vivre, à quoi bon ? Dans quel but ? Le progrès, vers où et à quoi bon ?
Ecclésiaste 3,9-17:
«9 Quel avantage celui qui travaille retire -t-il de sa peine ? 10 J’ai vu à quelle occupation Dieu soumet les fils de l’homme. 11 Il fait toute chose bonne en son temps; même il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité, bien que l’homme ne puisse pas saisir l’œuvre que Dieu fait, du commencement jusqu’à la fin. 12 J’ai reconnu qu’il n’y a de bonheur pour eux qu’à se réjouir et à se donner du bien-être pendant leur vie; 13 mais que, si un homme mange et boit et jouit du bien-être au milieu de tout son travail, c’est là un don de Dieu. 14 J’ai reconnu que tout ce que Dieu fait durera toujours, qu’il n’y a rien à y ajouter et rien à en retrancher, et que Dieu agit ainsi afin qu’on le craigne. 15 Ce qui est a déjà été, et ce qui sera a déjà été, et Dieu ramène ce qui est passé. 16 J’ai encore vu sous le soleil qu’au lieu établi pour juger il y a de la méchanceté, et qu’au lieu établi pour la justice il y a de la méchanceté. 17 J’ai dit en mon cœur: Dieu jugera le juste et le méchant; car il y a là un temps pour toute chose et pour toute œuvre.»
Qohéleth, en nous disant que Dieu a mis dans notre cœur la pensée de l’éternité, nous fait entendre que c’est Dieu lui-même qui suscite en nous la question de l’ultime: qu’est-ce qui est ultime dans ma vie, pour reprendre le terme du théologien Paul Tillich ?
C’est certainement ce que le Christianisme social aimerait clarifier, sinon définir. Quelle est la dimension ultime de la vie autour de laquelle définir la société ? Qu’est-ce qui est suffisamment ultime pour que ce soit l’objectif vers lequel la société pourrait se tourner dans un élan commun ?
Jean 17,1-3:
«1 Après avoir ainsi parlé, Jésus leva les yeux au ciel, et dit: Père, l’heure est venue ! Glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie, 2 selon que tu lui as donné pouvoir sur toute chair, afin qu ‘il accorde la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. 3 Or, la vie éternelle, c’est qu ‘ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus -Christ.»
Jésus, selon l’évangéliste Jean, nous dit que la vie éternelle – la vie tournée vers l’ultime, la vie portée à l’incandescence – c’est de connaître Dieu. Cette façon de dire les choses est passablement religieuse à première vue. Elle peut être entendue comme l’obligation d’en passer par la religion pour savoir ce qu’est une vie bonne, ce qui nous permettrait d’orienter le progrès en direction de cette vie bonne. La religion serait dépositaire de ce graal, de ce secret de l’existence reçu directement de Dieu par une révélation spéciale: la définition d’une vie bonne.
Connaître Dieu pour avoir la vie éternelle, c’est du pain béni pour la religion qui peut alors se targuer de posséder le savoir absolu. Mais est-ce aussi vrai que cela ? Y a-t-il un savoir sur les finalités, qui serait le trésor dont la religion serait la gardienne ? Sommes-nous dépositaires d’un savoir relatif aux objectifs que les êtres humains doivent poursuivre unanimement ?
Lorsque la réponse est positive, c’est que la théologie sous-jacente, autrement dit l’image de Dieu qui habite notre imaginaire, est faite d’un Dieu qui, à tout le moins, est une conscience universelle, qui a un projet pour le monde et qui s’efforce de réaliser ce projet par l’intermédiaire des êtres humains: ceux-ci deviennent les serviteurs de Dieu et les artisans de ce projet divin. Au passage, cela revient à déclarer qu’un autre déterminera ce qu’est mon bonheur et je devrai m’y plier. L’expérience montre que dès lors qu’on impose le bonheur à autrui, on prépare son malheur. C’est le plus souvent le début de la tyrannie.
Cette théologie qui considère qu’il y a un projet de Dieu pour l’humanité, ce que d’autres appellent un dessein intelligent, postule que connaître Dieu, c’est apprendre ce qu’il veut et agir en conséquence. La pensée de l’éternité, dont parle Qohéleth, c’est, dans ce cas, connaître le plan de Dieu et le mettre en œuvre comme on applique un programme politique. Et, dans ce cas, un algorithme suffirait.
Or, connaître Dieu, dans la Bible, ce n’est pas seulement savoir, du moins dans la langue hébraïque dont l’évangéliste Jean était familier. Lorsque l’homme de Genèse 4 connut Ève, sa femme, et que celle-ci fut enceinte, nous découvrons que le verbe connaître (YaDa’) comporte une signification sexuelle. C’est ce qui permet à l’homme et à la femme de mettre au monde Caïn.
Ayons cela en tête quand nous lisons Jean qui rapporte l’enseignement de Jésus, et transposons. Jésus dit: «la vie éternelle, c’est qu’ils aient des relations sexuelles avec toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ».
Ce qui est en jeu ici, ce n’est plus le savoir… savoir qui est Dieu, savoir quelle est la volonté de Dieu, savoir ce que sont les finalités d’une vie bonne. Ce qui est en jeu, ce sont les modalités. Non pas le but, mais le moyen, la manière d’être en société, la manière de vivre le quotidien. Au jour le jour, ce qui est proposé, c’est d’entretenir une relation à Dieu qui s’apparente à une relation sexuelle, c’est-à-dire une relation de profonde intimité pour le dire d’une manière euphémique.
Allons un peu plus loin pour ne pas en rester à l’idée d’une union mystique, hors du temps et de l’espace, hors de la société humaine – une sorte de parenthèse extatique. Fréquenter Dieu intimement, c’est l’expérience des premiers personnages de la Bible. Ce qui me frappe, c’est que la relation à Dieu est faite de deux choses:
Dieu décrit le monde qui environne: il fait le tour du propriétaire avec Adam.
Dieu interroge les personnages: Adam, où es-tu ? Caïn, où est ton frère ? Qu’as-tu fait ?
Fréquenter Dieu intimement, le connaître, c’est avant toute chose découvrir le monde réel et être interrogé sur ce que nous faisons personnellement – ou ne faisons pas. La connaissance de Dieu n’est pas le savoir des finalités données par Dieu à la vie; c’est l’interrogation par Dieu de l’endroit où nous nous tenons, de l’endroit où se tient mon frère, et de ce que nous faisons. Connaître Dieu, c’est se coltiner la question du sens.
De ce point de vue, la théologie ne développe pas une éthique. En revanche, elle conduit chacun, pour ne pas dire qu’elle contraint, à développer une éthique, en se demandant quelle est la place qu’il occupe dans la société, quelle est la place du frère qui arrive (et qu’on ne s’est pas choisi sur catalogue), et ce que nous faisons de tout cela.
C’est proprement une éthique de la responsabilité au sens où Dieu est ce qui suscite en nous ce questionnement sur le sens de la vie, sans nous dicter les termes de cette éthique. Dieu suscite en nous le questionnement sur la marche du monde qui appellera une réponse personnelle de notre part – c’est cela la responsabilité personnelle.
Qohéleth nous aide à mieux comprendre que notre rapport au progrès, d’un point de vue théologique, n’est pas à penser en fonction d’un objectif à atteindre: chacun se fixe ses propres objectifs, en intégrant l’autre dans sa réflexion personnelle. Notre rapport au progrès est à penser en fonction des conditions de vie que ce progrès rend possibles ou empêche.
Conclusion: pourquoi progresser ?
Nous avons commencé notre progression avec l’arche d’alliance et la liberté. La liberté n’est pas un objectif, c’est un paramètre, une condition indispensable pour une vie véritablement humaine. La vie éternelle, ce qui est ultime dans notre vie, c’est que le progrès ne supprime pas les paramètres qui nous sont indispensables pour une vie proprement humaine. Et tant mieux si le progrès les renforce – ce devrait être cela, le progrès, à vue humaine: progresser vers une plus grande humanité.
Toujours avec Qohéleth, le progrès doit nous permettre de manger et de boire vraiment. Pas seulement nous alimenter et survivre, mais manger et boire et en jouir… éprouver une puissante satisfaction de ce que nous vivons, parce que notre vie, nos actions, correspondent au sens de ce que nous jugeons bon, agréable et parfait pour nous.
Le progrès se juge à l’aune des paramètres qui sont les conditions d’une vie humaine.
Prenons le cas de la liberté, que je considère comme condition première pour avoir une vie bonne. Outre la critique de Jacques Ellul sur la technique qui nous asservit, qui fait de nous sa chose, ses esclaves, observons quelques aspects des problèmes que peut nous poser une évolution technologique dont nous sommes devenus familiers: l’informatique.
Utiliser un clavier d’ordinateur réduit notre stimulation du cerveau par rapport à l’écriture manuelle. L’informatique nous sert de mémoire auxiliaire et notre mémoire, se trouvant moins sollicitée, nous fait défaut lorsque nous en avons besoin. De ce point de vue il faut être vigilant sur notre perte progressive d’autonomie.
Cette perte d’autonomie (quand il y a des aspects de la vie que nous ne savons plus faire seuls) peut s’accompagner d’une perte de responsabilité, lorsque nous nous laissons mener par la technologie.
Connaître Dieu, le fréquenter intimement, c’est ce qui ressuscite notre questionnement, notre esprit critique, quand nous avons tendance à nous abandonner au Dieu progrès, lorsque le progrès n’est plus le moyen de renforcer notre humanité, mais devient un but à tout prix. Qohéleth, qui déclare que Dieu ramène ce qui est passé, ne considère pas que la vie serait un vaste rond-point qui nous ramènerait toujours au même endroit. C’est plutôt une image de la résurrection qui se dessine ici. Il ressuscite notre faculté de jugement sur la capacité du progrès à augmenter notre responsabilité et notre engagement, qui sont les indicateurs d’une vie proprement humaine d’un point de vue biblique.
Pourquoi progresser ?
Progresser pour ne pas disparaître
comme Abram, par un phénomène de fusion,
comme le peuple hébreu, par un phénomène de soumission,
comme la sainte famille, par un phénomène de dispersion.
Illustration: le roi David accompagne l’arche d’alliance lors de son entrée à Jérusalem (Angleterre, vers 1200, manuscrit Laud Misc. 752, folio 279v, Bibliothèque bodléienne, Oxford).
