Une guerre juste?
Une théologienne (Jeanine Mukaminega), un général (Jean-Fred Berger), un pasteur (Christian Krieger), un philosophe (Olivier Abel): en 2023, un an après l’invasion de l’Ukraine par la Russie et alors que d’autres guerres continuaient dans la région des Grands Lacs africains et ailleurs, la soirée publique des deuxièmes Rendez-vous de la pensée protestante sur la guerre (et le temps d’aumônerie ensuite par Rudi Popp) affrontait les questions toujours aussi vives que la théologie pose à la guerre et que la guerre pose à la théologie.
Retranscription de la soirée publique au Temple Neuf de Strasbourg le samedi 24 juin 2023 de 20h30 à 22h. On peut la visionner sur la chaîne YouTube des Rendez-vous de la pensée protestante. Elle a été publiée dans le numéro Guerre ou guerre ? Tu ne tueras pas, Une guerre juste, Apports des Rendez-vous de la pensée protestante de Foi&Vie 2024/3-4.
«Aujourd’hui, c’est le monde qui est menacé»
Une guerre juste ? (soirée publique)
Olivier Abel. Cette année, c’est la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg qui accueille les Rendez-vous de la pensée protestante et nous avons donc eu des séances toute la journée, ce matin à l’Université et cet après-midi ici, dans le Temple Neuf. Nous voulions aussi un moment de partage avec un public plus vaste et on va ce soir essayer de ne pas trop tenir compte de tout ce qui a été dit pendant la journée, même si on a la tête pleine de tous les débats autour de ce thème de la guerre juste qui est plus une question qu’une affirmation, bien évidemment !
Il faut savoir qu’il y a déjà eu un Rendez-vous de la pensée protestante sur le même thème l’an dernier en région parisienne, à Vaux sur Seine, avec donc un caractère cumulatif des questions que nous avons creusé et que nous continuons à essayer de faire bouger sur la toile de fond de la guerre en Ukraine qui remet en mouvement nos positionnements, nos réflexions, nos traditions aussi. Parce que le protestantisme est traversé par diverses traditions autour du thème de la guerre. Il y a des traditions dans lesquelles la guerre est nécessaire et il faut donc bien la penser, l’instituer et la mener. Et puis d’autres traditions plus radicalement non violentes, plus évangéliques qui, elles, sont davantage dans la protestation à l’égard de toute guerre et de toute préparation à la guerre. Il y a déjà là un écart … mais cet écart un peu simple, un peu simpliste, on va voir qu’il s’est beaucoup compliqué au long de nos débats et je pense que cela va se sentir dans la conversation que nous aurons ce soir. En plus, d’autres écarts vont certainement apparaître… Chacun d’entre vous va commencer par dire un mot de présentation avant de dire ce qu’il a préparé. Je donne d’abord la parole à Jeanine.
La longue guerre ignorée des Grands Lacs
Jeanine Mukaminega. Je viens de la Faculté de théologie protestante de Bruxelles où je suis bibliste et enseigne l’Ancien Testament. Originaire du Rwanda, j’ai quitté mon pays à cause de cette guerre et je suis en Belgique depuis bientôt une trentaine d’années …
Olivier Abel. J’ai oublié de dire que nous voulions justement élargir la toile de fond de la guerre, en disant : il n’y a pas que la guerre d’Ukraine, il y a d’autres guerres ancrées dans des contextes vraiment différents. Nous avons cherché tout au long de cette journée à mesurer la diversité de ces contextes de guerre qui engagent aussi les États, les Églises, les positions idéologiques des uns et des autres.
Jeanine Mukaminega. C’est assez impressionnant et intimidant … et c’est sensible. Le maître mot est l’impuissance: La longue guerre ignorée des Grands Lacs.
La première question que je me pose est: ignorée de qui ? Quand je pense à la Silicon Valley, aux maîtres de la haute technologie (et tout ce qui va avec : nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information, technologies cognitives du cerveau …), aux GAFAM, aux industriels de l’armement, de l’or, du diamant, aux organisations comme le FMI, les Nations unies, aux grands États de ce monde… Est-ce qu’ils ignorent vraiment cette guerre ? Je ne crois pas. Ils pourraient surtout peser lourd pour arrêter cette guerre. Mais elle ne s’arrête pas.
La deuxième question est: cela dépend de quand ? La guerre qui sévit dans la région des Grands Lacs (l’Est de la RDC étant là où il y a le plus de tueries) n’a pas commencé au Rwanda en 1994 comme on a tendance à le penser mais le 1er octobre 1990 (1). La période entre 1990 et 1994 a été marquée par des éliminations de leaders politiques, religieux et intellectuels. C’est donc une guerre qui a commencé il y a longtemps et qui continue jusqu’à présent. Je dis «Cela dépend de quand» car à cette époque-là (surtout en 1994), la guerre a été médiatisée, hyper-médiatisée. Une fois qu’on a implémenté la façon de lire les événements qui allaient suivre, on a arrêté d’en parler. Et ce qui a été implémenté à ce moment-là est très difficile à démanteler, à démentir.
Une guerre ignorée, cela dit beaucoup de choses. Car de quoi s’agit-il dans cette guerre ? De catastrophes humaines. C’est ce côté qui m’intéresse le plus: ce qui se passe dans les régions frappées par cette guerre. Des villages entiers sont brûlés (au moment où nous parlons, il n’est pas impossible qu’un village congolais soit en train de brûler), des jeunes enfants sont enrôlés de force et leurs parents ne savent pas où ils sont allés, ils les cherchent alors qu’ils sont morts (mais ils ne savent pas non plus où ni pourquoi ils sont morts). Il y a des femmes violées, un pan qui a été médiatisé par le docteur Mukwege (2), qui a expliqué et décrit ce qui se passe dans les viols qu’on fait subir à ces femmes. Les gens qui n’ont pas été tués ont été déplacés. Il y a des enfants, des jeunes de 30 ans qui sont nés dans les camps de réfugiés et on peut s’imaginer quelle est leur vie et la qualité de leur vie. Il y a des enfants (j’en ai rencontré) qui sont arrivés ici en Europe après avoir passé une quinzaine d’années dans la forêt sans leurs parents. On peut s’imaginer ce qu’est la vie de ces enfants. Il y a des ethnies ou des tribus qui sont génocidées. Dans cette région d’Afrique, des gens vivent dans les villages, vont travailler les champs, ont des animaux, vivent de ce qu’ils produisent… Et du jour au lendemain, une guerre leur tombe dessus: ils ne savent pas d’où ça vient, ils ne savent pas pourquoi et surtout ils ne savent pas comment réagir. Ils n’ont pas demandé cette guerre. C’est la situation dans la région des Grands Lacs depuis bientôt 30 ans.
Ce n’est pas seulement dans la région des Grands Lacs. Si vous regardez le Crisis Group (3), vous verrez tous les foyers de conflits. Notre monde est à feu et à sang. D’autres pays sont en guerre dont on ne parle pas, ou moins, ou mal. Je suis théologienne et j’ai été éduquée dans l’espoir et dans l’observation de ce qui se passe : on a l’impression que toute l’humanité traverse une période de secousses. J’aimerais bien penser qu’il s’agit des douleurs de l’enfantement d’une autre réalité qui va peut-être orienter le destin de notre humanité.
Olivier Abel. Merci beaucoup, Jeanine ! Dans ce premier tour, chacun se présente avec ce qu’il est, avec les questions existentielles qu’il porte. C’est au tour de Christian Krieger de présenter son angle d’attaque du problème.
Les ruptures de la guerre en Ukraine
Christian Krieger. Je suis pasteur de l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine et je m’exprime ici au titre de la fonction qui était la mienne jusqu’à lundi dernier: président de la Conférence des Églises européennes (4). J’avais trois remarques à formuler à propos de la guerre en Ukraine:
Première remarque, j’ai vécu le le resurgissement de la guerre sur le sol européen comme un changement de paradigme qui a questionné en profondeur les discours, les positions, les réflexions menées en Europe depuis grosso modo la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Depuis le 24 février 2022, on peut constater que la neutralité est une posture difficilement tenable. Chacun a été saisi par une réalité qui l’obligeait pratiquement à se positionner. On l’a vu sur le plan géopolitique avec la demande d’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN (5) ou l’accélération des discussions pour le rapprochement de la Suisse avec l’Union Européenne. Les Églises et les mouvements porteurs d’une militance pour la paix ont été happés par un questionnement sur leur positionnement face à une agression militaire, et amenés à se repositionner. Au niveau de la Conférence des Églises européennes qui regroupe les familles protestantes, anglicanes et orthodoxes en Europe, ce questionnement s’est vu dans les tensions du monde orthodoxe où chacun a été amené à se positionner: des Églises proches de la Russie comme l’Église apostolique d’Arménie ou l’Église orthodoxe de Serbie sont entrées en tension avec le reste du monde orthodoxe. Chacun a été poussé à se positionner d’une manière ou d’une autre.
Deuxième remarque, j’ai vécu ce resurgissement de la guerre comme une rupture anthropologique. Nous étions depuis la Deuxième Guerre mondiale dans une anthropologie positive, avec une logique dominante d’acteur construisant un monde meilleur, avec des institutions faites pour un temps de paix, un temps où les armes ne frappent pas, un temps où les hommes de bonne volonté allaient construire un monde multilatéral et pluriel qui règle ses conflits par le dialogue. Tout d’un coup, la dimension du mal, d’une action qui ne rentre pas dans cette lecture positive de l’histoire de l’humanité doit être intégrée dans la réflexion des Églises et des mouvements de paix. Tout d’un coup, les discours et les positions bougent et ouvrent un espace de réflexion sans que le langage soit standardisé. Un nouveau discours se construit qui intègre un certain nombre d’éléments qu’on n’avait pas intégré et qu’on avait fini par oublier depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale: cautionnement d’une réponse militaire, quand bien même défensive, investissement dans la défense, préparation à une participation à un conflit de haute intensité…
Troisième remarque, je me suis senti appelé (dans cette fonction de président de la Conférence des Églises européennes) à travailler les dimensions religieuses inhérentes au conflit en Ukraine qui conditionnent le positionnement de certains acteurs. J’ai identifié pour ma part 4 dimensions religieuses que je vais rapidement évoquer parce que la guerre a toujours besoin d’un récit (et Olivier nous a dit que c’est en cela que la guerre est religieuse).
Première dimension religieuses rencontrée: l’Église orthodoxe russe par la voix du patriarche Kirill livre un récit pour soutenir l’agression militaire contre l’Ukraine. Elle participe ouvertement de l’idéologie Rousskiï Mir (6) à l’arrière-fond de cette guerre qui est bâtie sur trois piliers: la langue russe, la culture socialiste et l’Orthodoxie. Ce soutien apporté par une religion chrétienne à une idéologie, malgré la condamnation de l’ethnophilétisme (7), est un vrai problème pour le christianisme.
Deuxième dimension religieuse sous-jacente à la guerre en Ukraine: le conflit canonique entre le patriarcat de Moscou et le patriarcat de Constantinople. En 2019, ce dernier a reconnu l’autocéphalie de l’Église orthodoxe d’Ukraine. Or l’Église orthodoxe ukrainienne (patriarcat de Moscou) n’a pas intégré cette identité. Il existe donc aujourd’hui deux Églises orthodoxes sur le sol ukrainien qui depuis l’agression militaire russe ne peuvent plus s’entendre et connaissent des tensions très vives (8). C’est donc une dimension interne à la fois à l’Ukraine et au monde orthodoxe.
La troisième dimension implique le Vatican. C’est une histoire vieille de 500 ans mais qui, dans la culture canonique orthodoxe, demeure une blessure vive, comme si cette histoire datait d’hier. En 1596, l’acte d’union de Brest établit la communion des diocèses d’Ukraine avec Rome (9). Ce rattachement qui donnera naissance à l’Église grecque-catholique de rite byzantin en Ukraine constitue une blessure mémorielle vive pour les orthodoxes, et notamment pour le patriarcat de Moscou. Ce différend historique explique la prudence du pape François ou de sa curie. Il a pratiquement les mains liées et doit toujours avoir égard au patriarche Kirill avant d’agir. D’une certaine manière, ce différend neutralise sa capacité d’action.
Dernière dimension dans l’ouest de l’Ukraine, avec l’Église réformée de Transcarpatie. Il s’agit d’une enclave de culture hongroise qui ne s’identifie pas du tout à l’Ukraine. L’évêque Zán a dit que ce n’était pas leur guerre (10). Il a fallu des interpellations internationales pour que soit mise en place une action de solidarité (accueil des réfugiés, acheminement de matériel d’urgence vers les zones de guerre).
Il y a donc des dimensions religieuses multiples sous-jacentes à cette guerre qui écrivent un récit très complexe. Tous les interlocuteurs rencontrés au niveau européen (que ce soit au Parlement ou à la Commission) étaient très intéressés par ces dimensions religieuses car on ne peut pas penser cette guerre, ni comprendre les positions des uns et des autres, sans cette dimension religieuse.
Olivier Abel. Merci, Christian, pour cet éclairage multiple. À Jean-Fred de nous donner le sien.
Quelques mots d’un soldat sur la guerre
Jean-Fred Berger. Je me présente: je ne suis pas un général de l’OTAN mais un général français. J’ai fait toute ma carrière dans l’armée française, dont 7 années dans des postes de l’OTAN. Je le précise parce qu’il y a quelques semaines, quelqu’un m’a interpellé lors d’un colloque, en me disant: «Vous êtes un valet des Américains, vous avez été payé par les Américains !». J’ai répondu que non, c’est faux: je suis un officier français, j’ai fait Saint-Cyr, l’École de guerre, l’École de guerre allemande, l’Institut des hautes études de défense nationale. Et j’ai toujours servi mon pays, la France. Voilà pour me présenter.
Pourquoi j’ai choisi l’armée ? Je suis de milieu protestant et j’ai un oncle compagnon de la Libération à titre posthume car il s’est fait tuer comme lieutenant en tentant de rejoindre le général de Gaulle le 30 juin 1940. Il avait 25 ans et est enterré à Gibraltar. Ce fut un modèle pour moi toute ma vie.
Les militaires écoutent la mission qui leur est confiée et je vais essayer de me tenir à l’angle qui m’a été fixé ici: «L’éthique du soldat, les limites de la guerre juste, mourir et tuer, le passage au paroxysme et la capacité humaine au mal»… Je voudrais d’abord évoquer un compagnonnage que beaucoup de protestants ignorent: celui entre la Réforme et la force armée. On le trouve dès Martin Luther, protégé par l’électeur de Saxe, Calvin protégé par la cité de Genève, Zwingli qui meurt à la bataille de Kappel (11). Autre proximité: l’amiral de Coligny, dont l’assassinat déclenche la Saint-Barthélémy, a joué un grand rôle à la tête des armées françaises (12). Il y a donc quelque chose que les protestants oublient souvent et il est bon qu’un général soit présent au milieu des théologiens, qui ne sont pas en train de me regarder (moi militaire, qui ai fait la guerre) comme un malade pour lequel il faut prier et intercéder, mais avec lesquels j’ai pu vraiment partager.
Le concept de guerre juste est remarquable. Hérité de saint Augustin (que Luther admirait et lisait fréquemment), il a le mérite d’offrir un cadre moral qui est une sorte de ligne d’horizon pour le militaire. Même si je pense qu’il est dépassé parce que, quel que soit le motif et la façon de faire la guerre, en déclencher une quand on a l’arme nucléaire et qu’il est possible d’anéantir la planète avec ne peut pas être juste. Ce concept a donc un mérite pour les combattants et les responsables … mais il est caduc.
Je voudrais dire ensuite quelques mots sur la guerre. Tout le monde en parle et ce n’est évidemment pas la même guerre ici en Europe qu’en Ituri et dans la région des Grands Lacs. La guerre européenne (les deux guerres mondiales et même ici, en Alsace, la guerre de 1870 avec le siège de Strasbourg et des destructions phénoménales (13)), c’est une guerre terrible qui a causé des dizaines de millions de morts et qui est d’une ampleur absolument cataclysmique. Il est certain que cela doit interroger tout chrétien. On ne peut pas se dire que ce qui se passe ailleurs, c’est leur problème et pas le nôtre. La France a accueilli 130 000 Ukrainiens, je m’en réjouis et trouve que c’est juste.
Dans l’armée française, l’éthique est quelque chose de très important. Peut-être parce que nous avons eu des guerres coloniales et la guerre d’Algérie. Je peux en tout cas vous dire qu’à Saint-Cyr, on nous en a rabâché les oreilles. Nous, les élèves-officiers, on en plaisantait et on appelait ça «les cours d’éthylique de l’officier»… J’ai le souvenir de notre général qui avait été lieutenant en Algérie et nous a fait une séance sur la torture pour nous expliquer à quel point c’était horrible et qu’il fallait absolument la proscrire. Mais on était des jeunes blancs-becs (c’était ce jeu du jeune par rapport à l’ancien) et on a joué à lui démontrer que la torture était la seule solution. Il a été très choqué, il n’a pas du tout aimé. Il nous a dit: «Vous ne comprenez pas». Ça m’a beaucoup travaillé et comme j’avais l’exemple de cet oncle qui a tenté de rejoindre le général de Gaulle, j’ai écrit un mémoire sur «Peut-il exister un devoir d’insubordination et de désobéissance pour l’officier ?». Quelques années plus tard, à l’École de guerre allemande, j’ai rédigé un mémoire sur la résistance allemande contre Hitler avec l’exemple des officiers allemands nobles autour de Klaus von Stauffenberg (14): comment choisit-on de devenir un héros ou de rester quelqu’un qui ferme les yeux et continue à voir passer les trains ?
Pour moi, l’éthique est fondamentale. Quand j’ai commandé mon régiment, où un millier de parachutistes ne demandaient qu’à sauter sur l’ennemi, nous avions 52 lance-flammes. On nous a dit que c’était une arme inhumaine et qu’avec le protocole de Genève (15), il fallait démanteler cet armement. Tout le monde dans mon régiment a alors pensé: «Quel dommage de perdre cette arme si précieuse !»… Les armes qu’on nous confie sont toutes inhumaines. L’être humain est inhumain.
Dans l’armée française, il existe un Code d’honneur du soldat. J’interrogeais mes soldats et je leur demandais: «Est-ce que tu as ton Code d’honneur ?». Et hop, ils sortaient leur Code d’honneur. C’est un peu comme les 10 commandements, ça aide. Quand on voit ce qui s’est passé en Ukraine, à Boutcha notamment (16), apparemment quelque chose manque dans les écoles d’officiers de l’armée russe, qui manque aussi au caporal russe: une éthique militaire. Quand on a une éducation, un corset moral éthique avec des aumôniers qui conseillent le commandement, on évite ce genre de choses. Mais il faut être très humble: toute troupe mal commandée lâchée dans une guerre peut se transformer et commettre des Oradour sur Glane (17) à la pelle. Dans l’histoire de France, les soldats de Napoléon n’ont pas fait dans la dentelle en Espagne. Nous avons eu aussi des épisodes difficiles dans les guerres coloniales
Clausewitz est un penseur qu’on étudie beaucoup dans l’armée (et à l’École de guerre allemande). Il m’a beaucoup inspiré. Il y a des gens qui savent faire la guerre mais il y en a qui savent la penser. Il parle de la «montée aux extrêmes» (18). La guerre est un être polymorphe, et une fois qu’elle est déclenchée, elle va se déplacer et transformer les individus. Je l’ai vu moi-même. J’ai participé à plusieurs opérations de guerre, dont un an en Afghanistan où je dirigeais les plans d’opérations. Entre le moment où je suis arrivé et celui où je suis parti, j’ai été transformé parce que j’ai vu mourir des centaines, des milliers de personnes. Parce qu’en dessinant sur des plans telle vallée à conquérir ou telle région à neutraliser, j’ai moi-même contribué certainement à ce que des centaines de personnes disparaissent. Parmi eux, des femmes, des enfants, des villages… On est transformé. Au début, je priais presque chaque jour pour les «pauvres Afghans». À la fin, je suis reparti et il était temps parce que je ne priais plus vraiment pour eux.
La guerre est un phénomène que les hommes déclenchent. Et une fois que c’est déclenché, elle monte absolument aux extrêmes. Il y a toutes sortes de théories sur comment limiter les extrêmes, mais c’est un problème pour toute l’humanité. Vous connaissez la très belle gravure des cavaliers de l’Apocalypse par Dürer. C’est une représentation de la guerre aussi parlante que les tableaux d’Otto Dix sur la guerre de 1914-1918.
La violence des textes bibliques
Olivier Abel. Jeanine, tu es notre théologienne, notre bibliste. On compte donc sur toi pour nous faire creuser la question de la violence dans les Écritures.
Jeanine Mukaminega. Même si je suis théologienne, je ne veux pas parler au nom des théologiens. Tout comme je n’ai pas parlé tout à l’heure au nom des peuples des Grands Lacs dans leur ensemble. Je vais donc commencer par annoncer la couleur de ce que je vais dire et recadrer le concept de Dieu. Quand j’utilise le mot Dieu, je ne signifie pas l’être absolu: ce que mon peuple appelle Imana Rurema, le Dieu créateur inatteignable mais qui décide de tout de toute façon. Je parle de Dieu comme le Dieu confessé. Dans son acception populaire, le Dieu confessé est toujours à la mesure de ceux qui le vénèrent, le convoquent, l’invoquent et essaient même de le défendre. Ce Dieu-là est aussi le Dieu dont parlent les Écritures dans beaucoup de passages violents. On a l’habitude de penser au psaume 137 qui est d’une violence inouïe, appelle à la vengeance et demande qu’on écrase les nourrissons de Babylone sur un rocher (19). Il y a aussi le livre de Josué qui est suffisamment connu comme un récit de génocide. De même que les récits qui nous parlent d’Amalec pour l’extermination duquel on écrit un mémorial (20), le livre des Juges… Je peux continuer la liste, qui est longue.
Je peux aussi passer au Nouveau Testament. Comme je suis intéressée par l’Ancien Testament, on me dit souvent que dans le Nouveau, c’est différent, c’est gentil, c’est l’amour… Mais j’ai souvent dans l’esprit le livre de l’Apocalypse qui clôture le Nouveau Testament et je ne crois pas que ce soit un récit bisounours… J’ai aussi en mémoire le récit où le Saint-Esprit lui-même frappe le couple Ananias et Safira (21), et surtout le récit de la croix: Dieu confessé décide lui-même de sauver l’humanité à travers une violence inouïe. Ces récits nous sont racontés à travers des dominations, des injustices, des trahisons… toutes choses négatives dans notre éthique chrétienne bien pensée.
Je dirai pourtant que ces textes ne sont pas les plus violents des Écritures. La plus grande violence est dans des textes qui semblent gentils, innocents et porteurs d’un message de salut.
Un premier texte est 1 Pierre 2,10, qui m’a plus heurté que les autres à partir du moment où je me suis investie dans des projets qui pensent l’avenir de l’Africain et de l’Afrique: «Vous qui autrefois n’étiez pas un peuple…» (22). Je pense que ce verset explique beaucoup de ce qui se passe dans les Grands Lacs. Il a été transmis aux peuples colonisés dans l’idée qu’ils ne sont pas un peuple et qu’ils ne le seront qu’à condition de changer et d’être comme on veut qu’ils soient. Je pense que ce texte est l’un des plus violents parce qu’il a dépouillé ces peuples de leurs façons d’être, leurs forces, leurs institutions, leurs autocompréhension et autodétermination. Éléments qui restent fragilisés et empêchent l’Afrique de réagir à ce qui lui est imposé de l’extérieur. Ces peuples n’ont plus d’âme et on peut se demander au nom de quel Dieu ces textes leur ont été transmis et enseignés.
J’ai été réconfortée par la lecture des livres du docteur de Panzi, impressionnée de voir comment il a réussi à récupérer la sagesse des anciens et la combiner, la mélanger avec sa foi chrétienne. C’est avec cette force enracinée dans la sagesse de son peuple qu’il réussit tout ce qu’il fait. Ce qui nous amène à un deuxième texte (Juges 19, 23-29), dont je lis un morceau:
«Voici, j’ai une fille vierge et cet homme a une concubine. Je vous les amènerai dehors. Vous les déshonorerez et vous leur ferez ce qu’il vous plaira. Mais ne commettez pas sur cet homme une action aussi infâme» (23).
Il s’agit ici de la notion de virginité et cela ne m’avait pas frappé jusqu’à ma lecture des récits du docteur de Panzi, où il dit avoir réparé 205 fillettes de moins de 5 ans dont la plus jeune avait seulement 18 mois… Ces viols d’enfants sont souvent commis par des militaires, des membres de ces groupes armés. Et le docteur qualifie certains de ces viols de mystiques car commis à cause de la croyance que la virginité pourrait apporter une force d’invincibilité. Ces viols d’enfants se multiplient justement dans les régions où les combats sont intenses. Le docteur parle de sa visite au nord de l’Irak où il a rencontré le même problème, pour exactement les mêmes raisons: des enfants et des femmes estimés vierges sont violés pour donner de l’invincibilité aux hommes de combat.
Nos textes parlent beaucoup de la virginité. Le christianisme a été transmis à travers les vertus d’une vierge. Je trouve que c’est un thème biblique et chrétien dont Freud parle comme d’un tabou et que la théologie devrait repenser sérieusement. Car il a été valorisé par les Pères de l’Église, notamment Jérôme, Ambroise et Augustin qui parlent de la Vierge comme «la porte close», «le jardin fermé», «la fontaine scellée»… De quoi s’agit-il ? Que pense la théologie chrétienne de ces jeunes filles, de ces enfants violés au nom de la virginité ?
Un troisième texte m’a été indiqué par une femme victime des conflits des Grands Lacs. Je lui ai demandé quel était le texte le plus violent qu’elle pouvait connaître. Elle m’a dit: «Parmi les 10 commandements, il y a un texte qui parle de faire subir à mes enfants et à mes petits-enfants le mal que j’ai pu faire dans ma vie» (24). Et elle me dit: «C’est le texte pour moi le plus injuste, comment est-ce que je peux léguer à mes enfants le mal que moi j’ai commis ?».
Olivier Abel. Merci beaucoup, Jeanine ! Tu as magnifiquement soulevé les lectures terribles issues de ces textes et qu’il faut déconstruire. Je pensais aussi en t’écoutant à l’idée de terre vierge: comment a-t-on pu arriver quelque part en pensant qu’il y avait des terres vierges ? Vous avez compris que «le docteur» était le docteur Mukwege à l’hôpital Panzi de Bukavu, pour réparer ces fillettes et ces femmes. Je repasse la parole à Christian.
Les trois temps de la guerre
Christian Krieger. J’avais envie de rajouter quelque chose sur la manière dont j’ai essayé de penser l’éthique de la paix au regard de la guerre en Ukraine. Je ne reviens pas sur le fondement biblique : l’économie de la réconciliation est au cœur de l’Évangile, elle se traduit par une restauration de l’humain devant Dieu, au cœur de l’humanité. Toutefois, j’ai pris conscience plus fortement d’une temporalité du plaidoyer pour la paix qu’on peut présenter en trois étapes.
Cette temporalité a été particulièrement évidente le Vendredi Saint 6 avril, 5 semaines après le début du conflit. Le pape François avait demandé à une femme ukrainienne et à une femme russe de porter la croix ensemble pour la 13e étape du chemin de croix, comme pour signifier la perspective possible d’une réconciliation. Mes amis Ukrainiens étaient outrés, et le vice-recteur de l’Université catholique de Lviv a écrit un texte magnifique en disant que ces femmes, quand bien même elles portaient matériellement le même bout de bois, n’avaient pas porté la même croix : l’une avait porté la croix de la souffrance et l’autre la croix de la repentance (25).
Il faut comprendre qu’il y a différents temps dans une guerre. La vision de la réconciliation et de la paix se traduit concrètement différemment selon le temps dans lequel le conflit se déploie. Il y a le temps de la guerre à proprement parler où les belligérants cherchent par les armes à conquérir un avantage sur le terrain afin d’élargir leur assise ou conforter leur position. Il y a le temps où on dépose les armes pour engager une voie diplomatique afin de trouver une issue au conflit par le dialogue. Et il y a le temps où le cessez-le-feu devient durable parce qu’on a conclu un traité de paix. Chacune de ces trois étapes appelle une action très différente.
Pendant le temps du conflit et de la guerre, je crois qu’il est illusoire de parler de réconciliation, quand bien même il faut en garder la visée. Le narratif qui s’est imposé à ce moment-là au niveau de la Conférence des Églises européennes a été un plaidoyer pour la justice et la vérité. Il n’y a pas de paix sans justice et sans vérité. Par ailleurs, l’instance ecclésiale européenne a veillé à éviter que le récit religieux soit instrumentalisé au service des logiques de guerre, tout en cherchant en permanence à trouver les moyens d’un possible cessez-le-feu afin d’engager une étape de dialogue et d’action diplomatique.
À partir du moment où les deux parties acceptent de déposer les armes, vient le temps de l’action diplomatique. Les Églises peuvent y contribuer par la prière, parfois activement autour de la table. Peut-être est-ce là qu’on peut, de manière prophétique, poser un signe de réconciliation et porter ensemble une croix.
Et au moment du traité de paix, quand le conflit ne se déploie plus par la force des armes, il y a une action à mener à la fois pour guérir les mémoires blessées, déconstruire les préjugés, travailler pour apaiser les haines. Il y a un mécanisme très clair de guérison des mémoires qui a été mis en œuvre en Afrique du Sud (26) et qui est nécessaire dans bien des endroits en Europe. On peut notamment penser à l’ex-Yougoslavie où les blessures demeurent, ou encore aux régions de l’empire austro-hongrois (en Transcarpatie ou en Transylvanie) où les blessures mémorielles remontent au traité de Trianon il y a plus d’un siècle (27). Ces blessures mémorielles (c’est toi, Olivier, qui l’as écrit dans ton livre (28)) sont les germes des conflits et des guerres de demain. On peut les déconstruire en écrivant un récit commun avec les descendants des victimes et des bourreaux (quand bien même les uns se sentent toujours victimes et les autres ne se sentent plus bourreaux), le récit commun de ce qui est arrivé, en cherchant à objectiver pour que chacun s’y retrouve, et non pas les récits contradictoires comme on a pu les écrire entre protestants et catholiques pendant des siècles d’historiographie. Il y a donc à partir d’un traité de paix tout un travail mémoriel afin de marquer symboliquement ce chemin de réconciliation parcouru et d’en établir la durabilité.
«Il y a une culpabilité»
Olivier Abel. Merci, Christian, de remettre tout ça dans le temps, les temporalités diverses. Je repasse la parole à Jean-Fred, avec une question qui est arrivée pour toi :
«La déontologie du soldat français est exemplaire pour un soldat. Mais n’est-elle pas dépassée par le changement de nature des conflits, qui ne sont plus pour la plupart des conflits inter-États mais des conflits intra-étatiques, et qui sont donc beaucoup plus passionnels et violents ? Où est l’espérance ?».
Jean-Fred Berger. C’est vrai, c’est très difficile… C’est d’ailleurs pour ça qu’il faut des chefs bien formés qui ont réfléchi et qui sont accompagnés par des aumôniers. Une des spécificités des aumôneries militaires en France est que l’aumônier (quel que soit son culte: israélite, musulman, catholique, protestant) est le conseiller du commandement, du chef. L’aumônier accompagne le soldat, l’aide à pratiquer sa foi, mais est aussi conseil du commandement.
Oui, c’est encore plus difficile dans un conflit intra-étatique, et c’en était un en Afghanistan avec d’un côté un gouvernement officiel corrompu jusqu’à la racine des cheveux et de l’autre des Talibans coupeurs de têtes. Avec la durée longue des ressentiments causés par des guerres et des humiliations anciennes, les rancœurs transgénérationnelles, comment mener la guerre de manière à ce que la paix soit ensuite possible ?
Mais on ne peut pas faire de paix si des personnes qui ont participé à des actions de guerre ne sont pas non plus rétablies dans leur dignité. Parce qu’il y a une culpabilité. On était pourtant là pour apporter la paix… et puis on tue. Il ne peut donc y avoir de paix sans que les ressentiments, la haine, les humiliations ne soient éteints. J’ai le privilège d’avoir fait l’École de guerre allemande. Pendant deux ans (puisque je parlais allemand), on m’a envoyé faire la FüAk à Hambourg (29) avec de futurs colonel et généraux allemands. Mon Tutor m’a dit: «Vous avez du sang allemand puisque vous êtes alsacien. Vous devez donc vous conduire comme un officier allemand». J’ai répondu: «Très bien, merci, jawohl !», et j’ai essayé de me conduire correctement… Mais je vous assure que c’est extraordinaire de contribuer à la paix deux générations après avec les petits-fils d’officiers ou de soldats allemands qui ont vécu des choses terribles sur les fronts de l’Est et de l’Ouest.
Il est essentiel que la paix soit fondée sur la réconciliation. Dans les combats, il faut du respect mutuel. Il y a eu des actions de chevalerie pendant la Première Guerre mondiale entre pilotes. Dans l’Afrikakorps et la guerre entre Rommel et Montgomery en Afrique du Nord (30), il y a eu aussi des actions qu’on peut presque qualifier de chevaleresques avec un respect de l’adversaire. Mais il y a eu aussi énormément d’horreurs… La paix ne peut être construite que sur un respect de l’autre, du soldat. On ne doit pas démoniser ou déshumaniser l’adversaire, y compris son corps, y compris lorsqu’il est blessé. Parce qu’on se déshumanise soi-même. On ne peut pas construire la paix si toutes ces actions-là n’ont pas été accomplies pendant le temps de l’opération, le temps de la guerre.
Sacrificiel pour le mal comme pour le bon
Olivier Abel. Des questions m’arrivent sur mon téléphone… Une question pour toi, Jeanine: «La violence des Écritures n’est-elle pas d’abord celle des hommes ?». Mais il me semble que tu as déjà répondu en disant que c’était le Dieu confessé, qui est quelque part le Dieu tel que les hommes le voient. Une question pour Christian (et peut-être aussi pour Jean-Fred):
«En Ukraine, le concept de réconciliation a choqué et ce qui a choqué, était-ce vraiment le caractère prématuré de la tentative ou plutôt la dissymétrie du conflit, dont il n’est pas caricatural de dire qu’il oppose un agresseur et un agressé ?».
Je voudrais introduire deux idées supplémentaires pour comprendre l’ampleur du problème, la terrible mutation qu’est la guerre.
Première idée: on a parlé à plusieurs reprises de la mutation de l’interdit du meurtre qui devient l’obligation de tuer. Il est incroyable qu’on puisse passer du régime ordinaire à ce régime apparemment monstrueux ou anormal. Je pensais à un texte de la philosophe Simone Weil : L’Iliade ou le poème de la force (31), où elle montre comment la force s’empare tour à tour des uns et des autres. Elle écrit à la fin qu’il ne faut pas admirer la force car la force est là, elle fait partie des rapports humains qui sont des rapports de force. C’est une loi et on ne peut pas faire autrement (elle écrit dans un autre texte de cette période qu’«on est toujours barbares envers les faibles» (32)). Mais on peut ne pas admirer la force, ne pas mépriser les malheureux, ne pas haïr les ennemis. Elle termine son texte (on est en 1939) en disant qu’il y a peu de chance que ce soit pour bientôt… Je pense à ce texte de la jeune philosophe française (qui est morte quelques années plus tard) parce qu’il est extrêmement sombre et qu’il évoque quelque chose d’important dans ce que Jeanine et Jean-Fred ont dit et dont on peut parler en termes de péché: l’idée de la préférence des humains pour le mal.
Je pense que c’est une erreur de croire que la mutation de paradigme est uniquement due à l’égoïsme. Parce que l’égoïsme, à la limite, on fait avec: ensemble, tous les égoïsmes un peu rationnels, un peu raisonnables peuvent faire une société relativement pacifiée avec des conflits mesurés, mesurables parce qu’ils restent raisonnables, parce qu’il y a des intérêts. Tandis que dans la guerre, on voit très bien le caractère désintéressé, fou, suicidaire… Je cite la phrase de Pierre Bayle, philosophe du 17e siècle, qui disait: «L’homme préfère se faire du mal pourvu d’en faire à son adversaire que de se procurer un bien qui tournerait aussi à l’avantage de son adversaire». Il faut sérieusement prendre en compte cette capacité qu’ont les humains a préférer le mal pour pouvoir comprendre la capacité sacrificielle qu’ils ont… pour le bon aussi ! Ce qu’ils peuvent faire de sacrificiel pour le mal, les humains peuvent aussi le faire pour le bon (les amis, la bonté, l’abnégation).
Deuxième idée: on sent de plus en plus (en Ukraine, mais aussi dans les Grands Lacs) que la guerre fait partie de la guerre à la nature, au monde. Ce sont des écocides: la destruction d’un barrage, la possibilité d’une centrale nucléaire qui explose (33), la dévastation du paysage, des forêts avec les populations qui se déplacent, qui sont comme des sauterelles détruisant tout parce que tous les équilibres sont rompus. Éventuellement même la catastrophe nucléaire, la bombe nucléaire… Je reviens à L’Iliade et à ce que la philosophe Hannah Arendt disait à propos de la guerre, qui est la prétention à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul point de vue. Tant qu’il y a plusieurs points de vue sur le monde, tant que la guerre oppose des ennemis qui se respectent (parce qu’ils respectent la possibilité qu’il y ait un ennemi), ce n’est pas juste une campagne de dératisation: il y a le Troyen pour le Grec, il y a le Grec pour le Troyen, il y a plusieurs points de vue sur le monde. Aujourd’hui, c’est le monde qui est menacé, l’acceptation de la pluralité des points de vue sur le monde, des récits, des visions du monde.
Après ce petit intermède, je vous redonne la parole… Christian ?
Comment agir pour le bien
Christian Krieger. Il serait illusoire de parler de réconciliation avant que les faits n’aient été établis et que le statut de victime ou d’agressé n’ait été reconnu. Et c’est en ça qu’on était dans la mauvaise temporalité. Il y a évidemment une dissymétrie, mais elle est multiple, multifactorielle. Il y a la taille de potentiel des deux États, la dissymétrie entre l’agresseur et l’agressé malgré le droit international. Dissymétrie aussi parce que les origines sont multiples: beaucoup ont pointé l’agresseur actuel, mais peu parlent de la diplomatie américaine avec l’extension de l’OTAN malgré les promesses qui ont été faites en 1990 au moment de l’unification allemande (34). Il y a beaucoup de dissymétries mais je reviens à mes temps: l’argument principal de cette dissymétrie est que la réconciliation appartient à un temps, elle est postérieure au temps de reconnaissance d’une vérité historique et du statut de la victime, postérieur à ce nécessaire moment où des paroles de justice et de vérité auront pu être posées.
Olivier Abel. D’accord. Est-ce que tu peux enchaîner sur la question de comment tu fais, comme responsable d’institution du protestantisme français et européen, par rapport à la radicalité de l’appel de l’Évangile à la non-violence et à l’amour des ennemis ? Comment est-ce que tu l’intègres dans ton discours politique ?
Christian Krieger. De manière très protestante, avec une éthique de situation: c’est à dire comment, dans la configuration et l’analyse que je peux faire d’une situation, je peux agir pour le bien. Y compris en posant les jalons d’une possible réconciliation future.
J’ai participé dès le début du conflit à des tentatives d’approche du patriarche Kirill pour travailler la dimension religieuse et essayer de discuter avec lui son positionnement de soutien à l’agression militaire russe. Grosso modo, nous avons été promenés. Nous avions eu très vite une date de rencontre à Genève. Mais comme le Blitzkrieg prévu ne s’est pas concrétisé, notre rendez-vous a connu aussi vite des reports de date… Jusqu’au moment où on comprend que le patriarcat de Moscou nous promène. J’ai ensuite écrit au patriarche Kirill une lettre ouverte (35) en lui rappelant que, baptisés, nous avons une nouvelle identité qui n’a pas à se mêler aux autres strates identitaires que sont nos cultures, âges, couleurs de peau, orientations sexuelles, idéologies humaines. Parallèlement, j’ai aussi pris la décision de marquer l’attention à cette guerre par des visites de solidarité: en Pologne et Hongrie dès mi-mars 2022 pour voir comment on accueillait, en Ukraine dès début avril 2022 pour visiter toutes les Églises.
J’ai tenté ensuite de poser des jalons pour remettre le patriarche Kirill dans un récit chrétien. Je me suis dit que ce serait remarquable d’arriver à le mobiliser sur un appel à un cessez-le-feu autour d’un argument chrétien. Il y avait une semaine entre notre Pâques et la Pâques orthodoxe : j’ai écrit aux deux présidents Poutine et Zelensky en appelant à un cessez-le-feu, en disant que ce serait bien que les familles puissent être un peu apaisées entre les deux Pâques, en sachant que leurs enfants ou leur mari sur le front ne sont pas en danger de mort. J’ai aussi écrit à Kirill pour lui demander d’apporter son soutien, occasion pour lui de revenir dans le jeu par un récit et un argument chrétiens. Il n’a pas répondu. J’ai tenté une telle démarche une deuxième fois entre notre Noël le 24 décembre et le Noël russe du 6 janvier en mobilisant cette fois les autorités mondiales. Le pape François s’est instantanément dit prêt à signer. L’archevêque de Canterbury, le patriarche orthodoxe Bartholomée, tout le monde y était disposé… mais à un moment donné (on devait signer vers le 12 décembre), le Vatican a subitement dit non. On était dans la phase où les Ukrainiens commençaient à reconquérir du terrain. J’ai compris qu’il ne voulait pas donner l’impression d’aller contre Zelensky compte tenu de cette circonstance. J’étais furieux parce que tout était prêt, même des contacts avec l’entourage du président Macron en France, du chancelier Scholz en Allemagne pour qu’ils utilisent la fenêtre pour intensifier une action diplomatique. Et finalement nous avons assisté à cette mascarade du patriarche Kirill qui a lancé un appel à la paix unilatérale, suivi par Poutine avec un cessez-le-feu de 24 heures (36). Et on a laissé le champ libre à une instrumentalisation cynique du récit chrétien. Ainsi, l’action s’inscrit nécessairement dans une éthique de situation qui essaie d’ouvrir des possibles pour sortir de la violence des armes, revenir vers le dialogue.
Dernière chose: j’ai le bonheur (c’est même une fierté) d’avoir accueilli au sein de la Conférence d’Églises européennes l’Église orthodoxe d’Ukraine (37), une décision très lourde qui a d’abord dû être reportée. La demande d’adhésion a provoqué de vives tensions, notamment avec l’Église orthodoxe serbe, très mécontente que nous accueillions «un groupe de laïcs qui n’a rien de canonique». Je suis allé à Belgrade exprimer au patriarche serbe que canoniquement, les Églises protestantes sont tout autant un groupe de laïcs que l’Église orthodoxe en Ukraine, et pourtant elles sont membres de la Conférence des Églises européennes.
Olivier Abel. C’est intéressant parce qu’on n’avait pas imaginé que c’était ce genre d’action. Je donne la parole à Jean-Fred: tu as carte blanche …
Démographie, ressources, survie
Jean-Fred Berger. Je devais évoquer la question démographique qui est dans toutes les guerres. Si Hitler se lance dans une guerre de conquête, c’est pour la notion de Lebensraum (espace vital), récupérée par Poutine pour les populations russophones. L’Allemagne nazie veut récupérer toutes les populations germanophones, y compris en Russie (les Allemands de la Volga). Cette question a toujours servi soit de but soit de moteur. Et incontestablement, cela agit toujours. Si la France choisit la ligne Maginot, c’est qu’elle a été saignée par la Première Guerre mondiale et perdu 1,4 million de soldats. À l’époque, la démographie française est basse par rapport à la démographie allemande et on choisit une stratégie défensive.Quand la Pologne est envahie, les Français restent l’arme au pied. C’est pour ça que les Français ne comptent plus pour les Polonais, qui ont mis tous leurs œufs dans l’OTAN et ne comptent que sur les Américains. En 1939, il y avait une trentaine de divisions allemandes sur la ligne Siegfried contre 110 de notre côté… on passait très largement ! Ça n’a pas été fait parce que la stratégie était la traduction de la politique, qui était la traduction de la démographie.
Ensuite, la lutte pour les ressources. Je suis très touché de ce qui arrive à nos frères et sœurs africains et notamment au Congo, à cause de ressources très précieuses. Mais dans l’histoire européenne, je ne pense pas que les deux guerres mondiales aient été déclenchées pour ce genre de choses. Il y a eu cela à des moments donnés dans les combats, les opérations, les bombardements. Comme la volonté de casser l’outil industriel allemand, la Ruhr où les villes ont été littéralement rasées. Les armées d’Hitler foncent vers Stalingrad pour le pétrole du Caucase. Les ressources sont donc précieuses et agissent sur les guerres mais je ne crois pas que cela joue de manière déterminante. Je ne crois pas non plus que Poutine ait envahi l’Ukraine pour récupérer ceci ou cela. Il n’en a pas besoin, il a des ressources gigantesques: la Russie est un des pays les plus riches au monde en minerais, en gaz, en pétrole. Ce n’est pas aussi opérant.
Enfin la survie. Si les Serbes de Milosevic déclenchent la guerre en Bosnie, c’est qu’ils ont le sentiment d’être menacés. Je crois que les peuples qui se sentent menacés sont dangereux, comme un sanglier acculé dans une impasse: il vous fonce dessus. Les Serbes de Bosnie ou du Kosovo avaient le sentiment qu’ils ne pesaient plus autant démographiquement qu’ils auraient voulu. Les Albanais avaient été encouragés à immigrer d’Albanie vers le Kosovo et c’est comme ça que la population serbe locale, auparavant majoritaire, est passée à 10 ou 20%. La notion de survie, de menace existentielle joue dans toutes les guerres. Une ethnie qui se sent menacée devient belliqueuse.
Je reviens sur la démographie. La France de la Révolution française et de l’Empire est une France en expansion démographique. L’Allemagne du Troisième Reich aussi, cela donne incontestablement un élan. Enfin, n’oubliez pas, à propos de démographie, que le nazisme voulait fabriquer de futurs petits soldats aryens dans les cliniques du Lebensborn (38)… N’oublions pas non plus les déportations d’enfants: les 17000 ou 19000 enfants d’Ukraine qui ont été emmenés au fond de la Russie et répartis dans des familles russes (39). C’est un terrible aspect démographique. La guerre est polymorphe et prend tous les aspects.
Olivier Abel. Merci pour tout ça. Ne pas oublier qu’il faut toujours laisser une issue à l’adversaire. Si on ne lui laisse pas d’issue, s’il est bloqué… Christian ?…
Christian Krieger. À propos de mes trois temps, il y a aussi eu à un moment donné une erreur de langage de notre président de la République, qui a repris, cher Olivier Abel, ton travail sur l’humiliation… Il a dit très tôt: «Il ne faut pas humilier la Russie» (40). La Russie est l’agresseur, qui plus est en position de force. Craindre d’humilier l’agresseur est totalement à contretemps. L’humiliation est une question à laquelle il faudra veiller au moment d’un traité de paix. Elle ne fait pas sens au moment de l’agression. Le président français a donc été incompris sur cette thématique-là. Ce schéma des temps du conflit est assez pertinent et, à mon sens, illustre bien ce qui est audible ou pas durant le conflit.
Olivier Abel. Tout à fait. Sur les ressources rares, je pensais plutôt au futur. Il me semble que ce qui se passe en RDC préfigure les conflits du futur avec une raréfaction des minéraux, des ressources, de l’eau. On va vers des conflits qu’on ne connaissait pas. C’est aussi pour ça que j’évoquais le thème de la guerre au monde. Sur la question de la démographie et de la gestion terrible des populations par la guerre, Gaston Bouthoul (41) disait que les guerres étaient des migrations dans l’au-delà…
« Malgré ces guerres, un désir d’unité de l’humanité »
Et on va terminer ce tour avec Jeanine …
Jeanine Mukaminega. Je voulais revenir sur la Bible parce que je ne suis pas satisfaite de la façon dont j’ai terminé: ce n’était pas ce que je voulais faire passer. Si ces textes m’apparaissent d’une violence inacceptable et inouïe, je considère que la Bible (dont beaucoup de critiques disent qu’il faut la critiquer, l’interroger) doit être écoutée. Si je travaille ces textes, c’est parce que j’ai la conviction qu’ils révèlent beaucoup d’aspects de notre humanité à un moment donné de l’histoire et à un endroit précis de l’histoire. Mais cette révélation croise aussi d’autres révélations que nous pouvons recevoir maintenant, quel que soit l’endroit où nous sommes. Cette conviction a été renforcée par tout ce que j’ai découvert à propos des vierges agressées un peu partout dans le monde et dans des cultures qui ne sont pas des cultures bibliques. Nous devons écouter cette révélation de certains aspects de notre humanité car la Bible comme littérature de crise est un outil dont nous avons besoin. Je ne la considère donc pas pas du tout négativement mais comme un enseignement… si nous savons l’écouter.
Deuxième chose: le docteur de Panzi pourrait-il apporter un apaisement si jamais il était porté au plus haut poste de l’État congolais ? Je suis mitigée. D’abord car le conflit des Grands Lacs (on ne le précise pas assez souvent) engage beaucoup de peuples: ceux du Burundi, d’Ouganda, du Rwanda et du Congo. Résoudre la question à un seul endroit ne résoudra pas la question totalement. Ensuite car lui-même (dans ce que j’ai lu de ses déclarations) hésite: il dit qu’il fait du bon travail, qu’il est bon avec le bistouri, mais sera-t-il aussi bon avec un stylo pour signer des contrats et pour discuter ? C’est une question que lui-même se pose. Comment je le vois moi ? J’ai attrapé la maladie du métier et je vais utiliser des images bibliques. Un leader a soit le statut de prêtre agissant au nom d’un Dieu confessé, soit le statut de sage qui observe et analyse puis tire des conclusions qui vont l’aider à faire avancer sa société, soit le statut de monarque qui a des ordres à donner, soit le statut de visionnaire, de prophète. Quand j’observe l’œuvre du docteur de Panzi, je trouve qu’il a plus le statut d’un sage et d’un prophète que celui d’un prêtre ou d’un monarque.
Dernière chose: quand j’ai parlé des difficultés des Grands Lacs, j’ai dit que ça ne se passe pas seulement dans les Grands Lacs. La preuve, nous parlons tous ici de régions différentes et de sujets différents. J’ai l’impression que le monde, l’humanité traverse une période qui va conduire à des changements majeurs. Et je ne peux pas ne pas penser à une parole qui me vient de Jacques Chopineau (42), mon professeur. Il était du Sud de la France et il aimait nous dire que dans une forêt, le bruit d’un arbre qui tombe résonne plus que le frémissement de plusieurs arbres qui poussent. Malgré ces guerres, il y a aussi des récits de rencontres, de retrouvailles avec une conscience autre, un désir d’unité de l’humanité. Et je me dis que malgré ces guerres, l’avenir est possible.
Olivier Abel. Merci beaucoup ! Tu voulais, Christian, rebondir sur la situation du docteur Mukwege: est-ce qu’il faut qu’il continue à être le docteur qui panse, qui console, qui répare ? Ou est-ce qu’il peut être candidat à la présidence de la République et assumer un destin y-compris militaire (un chef d’État, là-bas en ce moment, est forcément un chef de guerre) ? Vous voyez le genre de dilemme théologico-politique…
Christian Krieger. J’ai eu le bonheur de rencontrer le docteur Mukwege il y a 15 jours avec les deux vice-présidentes de la FPF Isabelle Veillet et Valérie Duval-Poujol pour réfléchir à la manière dont le protestantisme français pourrait justement soutenir son action. Il nous disait qu’il désespérait des rencontres à haut niveau politique, qu’il avait rencontré plusieurs fois le Président de la République française sans que cela se traduise par des actions avec un réel impact sur le terrain. Il soulignait combien la dimension économique (et donc ces minerais précieux) était déterminante dans les ravages et les viols systémiques. Nous nous sommes posé la question si nous ne devions pas aller à la rencontre du Conseil œcuménique des Églises et monter une campagne demandant une traçabilité de l’origine des métaux rares (composants nécessaires à nos téléphones portables). Avec une telle traçabilité, les communicants que nous sommes tous aujourd’hui pourraient faire un choix et ne pas cautionner ce qui se passe en République démocratique du Congo. Une action de ce type-là pourrait être bien plus efficace que d’accéder au pouvoir (décision qui appartient au docteur Mukwege, candidat à l’élection présidentielle en RDC).
Olivier Abel. Il y a d’ailleurs un géologue français et protestant, Jacques Varet, longtemps au BRGM et avec lequel on avait proposé il y a longtemps déjà dans Le Monde de créer pour les ressources minières et fossiles le même genre de choses qui existe pour le climat : un groupe d’observateurs, de scientifiques vraiment internationaux (donc avec des Congolais) qui ferait l’état réel des ressources de manière à avoir une transparence (43). Parce qu’actuellement, c’est l’opacité totale: chaque acteur va se servir en gardant ses données pour lui. Et on voulait faire un colloque international à Bukavu pour créer cette association… Jean-Fred ?…
Jean-Fred Berger. Je vois qu’on part dans une direction très économique et je reviens sur une des causes principales de la guerre: ce sont les hommes qui les déclenchent. Ces hommes ne sont pas nécessairement les dirigeants de grands groupes pétroliers ou industriels, ce sont plutôt des hommes politiques qui par incapacité, calcul, médiocrité n’arrivent pas à empêcher l’engrenage… ou même l’enclenchent. Vous avez peut-être lu Ernst Jünger: dans ses écrits, il utilisait Kniebolo comme nom de code pour Hitler, c’est à dire celui qui s’agenouille devant le Diabolo. Il y a des hommes qui sont réellement néfastes pour l’humanité. Dietrich Bonhoeffer (pasteur et théologien remarquable que nos frères et sœurs catholiques citent très fréquemment) dit comme Stauffenberg à un moment donné: c’est le diable. Nous avons parfois affaire à des causes qui nous dépassent et qui sont là pour détruire l’humanité.
Olivier Abel. Oui, mais peut-être que, pour renouer avec ce que disait Jeanine: les textes, les Écritures, les Psaumes (qui sont là ouverts derrière moi), sont, comme disait Calvin, le miroir de tout ce qui est humain, mais aussi en même temps de plus inhumain (le diabolique) et de plus divin. Les Psaumes et les textes bibliques nous élargissent parce qu’il nous aident à comprendre tout ce que nous sommes, y compris dans la partie inhumaine au sens positif ou négatif.
Une question est arrivée à laquelle on n’aura pas le temps de répondre:
«Les blessures étant les causes des guerres de demain, comment prévenir les guerres ensemble, chrétiens africains et occidentaux, si ces derniers ignorent le rôle de leurs États en Afrique ou refusent de rechercher la vérité sur le rôle que jouent la plupart des grandes puissances occidentales dans les pays africains ?».
II faudrait ajouter que la Chine et d’autres ne sont pas en reste, mais c’est vrai qu’on devrait davantage travailler ensemble. C’est ce qu’on essaye de faire quand même … Merci à vous ! (Applaudissements)
Jeanine Mukaminega est professeure d’Ancien Testament à la Faculté universitaire de théologie protestante (FUTP) de Bruxelles.
Christian Krieger est pasteur de l’UEPAL et président de la Fédération protestante de France (FPF) depuis 2022. Il a été président du conseil synodal de l’Église protestante réformée d’Alsace et de Lorraine (EPRAL, partie de l’UEPAL) de 2012 à 2022 et de la Conférence des Églises européennes (KEK/CEC) de 2018 à 2023.
Jean-Fred Berger est général de division (en 2e section).
En 2023, Olivier Abel était professeur de philosophie et d’éthique à l’IPT de Montpellier et membre du conseil d’administration des Rendez-vous de la pensée protestante.
(1) Début de l’insurrection armée menée par le Front patriotique rwandais (FPR) contre le régime du président Juvénal Habyarimana.
(2) Né en 1959 à Bukavu et fils d’un pasteur pentecôtiste, il fait des études de médecine à Kinshasa, au Burundi et en France avant d’exercer d’abord à l’hôpital de Lemera (Sud-Kivu), attaqué par les rebelles en 1996. Il crée ensuite l’hôpital de Panzi à Bukavu pour soigner les femmes
victimes de viols de guerre et de mutilations génitales, d’où son prix Nobel de la paix en 2018. Candidat à l’élection présidentielle congolaise du 20 décembre 2023, il n’obtiendra que 0,22% des voix face au président sortant Félix Tshisekedi (73,5%).
(3) Basé à Bruxelles, l’International Crisis group est une organisation non gouvernementale fondée en 1995 pour «prévenir les guerres et établir des politiques qui bâtiront un monde plus pacifique». Sa page CrisisWatch est une veille actualisée en anglais des foyers de crise et de guerre.
(4) Fondée en 1959 (conférence de Nyborg), la Conférence des Églises européennes rassemble aujourd’hui 115 Églises protestantes, orthodoxes et anglicanes. Sur une autre expérience de présidence, lire «Il ne faut pas chercher à avoir une voix protestante en Europe» (entretien avec Jean-Arnold de Clermont, Foi&Vie 2020/1, pp.23-25).
(5) Le 18 mai 2022, la Suède et la Finlande, jusqu’ici neutres, avaient demandé à entrer dans l’OTAN en conséquence de l’invasion russe de l’Ukraine. L’adhésion est effective pour la Finlande le 4 avril 2023, pour la Suède le 7 mars 2024 (en raison de négociations ardues avec la Turquie).
(6) Rousskiiï Mir signifie Monde russe. C’est le nom donné à l’idéologie ultra-nationaliste du régime Poutine visant entre autres à rassembler tous les russophones dans un seul État.
(7) Terme utilisé en Orthodoxie à partir de la fin du 19e siècle pour qualifier la forte tendance à assimiler Église et nation.
(8) La reconnaissance par le patriarcat de Constantinople de l’autocéphalie (indépendance) de l’Église orthodoxe d’Ukraine, rivale de l’Église orthodoxe ukrainienne dépendant du patriarcat de Moscou est à l’origine du schisme de 2018 entre les deux patriarcats. Depuis l’invasion de 2022, l’Église dépendant de Moscou fait l’objet d’un processus d’interdiction.
(9) Les Églises grecques-catholiques européennes (un temps qualifiées d’uniates) ont été constituées entre le 16e et le 18e siècle dans les territoires sous autorité catholique (Pologne-Lituanie et Habsbourg) à partir d’Églises locales de rite oriental désormais rattachées à Rome. Elles sont aujourd’hui surtout présentes en Ukraine (9%), Slovaquie (4%), Hongrie (2%) et Roumanie (1%). Elles ont été particulièrement persécutées par les régimes communistes en URSS et Roumanie qui considéraient qu’il ne pouvait y avoir qu’une seule Église de rite oriental, celle directement soumise à l’État.
(10) L’arrondissement ecclésiastique réformé de Transcarpatie (Kárpátaljai Református Egyházkerület) rassemble les Ukrainiens de langue hongroise de cette région ayant appartenu à la Hongrie jusqu’en 1918 (et de 1938 à 1944). Comme l’Église réformée de Hongrie à laquelle il est lié, il est co-présidé par un évêque, Fábián Sándor Zán.
(11) L’électeur de Saxe Frédéric III protège Luther lors de sa mise au ban de l’Empire en 1521. Aumônier des troupes zurichoises, Zwingli est tué lors de la bataille de Kappel contre les cantons catholiques en 1531. En 1555, les partisans de Calvin s’imposent au Conseil de Genève par le vote puis par la force.
(12) De 1552 (nommé amiral de France) à 1562 (début des Guerres de religion), Gaspard de Coligny est avec son rival François de Guise l’un des principaux chefs militaires français.
(13) Du 16 août au 28 septembre 1870, le siège de Strasbourg par les armées badoises et wurtembergeoises du général prussien August von Werder est marqué par des bombardements massifs qui détruisent entre autres l’ancienne église des Dominicains sur l’emplacement de laquelle sera ensuite bâti le Temple Neuf.
(14) Claus von Stauffenberg, l’un des principaux concepteurs et participants de la tentative de coup d’État militaire contre Hitler du 20 juillet 1944.
(15) Adopté à Genève en 1980, le Protocole III sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi des armes incendiaires a été ratifié par la France en 2002. Il fait partie de la Convention sur certaines armes classiques dont le protocole II, plus précis et contraignant, est devenu en 1997 la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel dite d’Ottawa.
(16) La libération de la ville ukrainienne de Boutcha au nord de Kiev à la fin mars 2022 a révélé l’ampleur des crimes de guerre commis par l’armée russe contre les civils (plus de 450 corps retrouvés).
(17) Le 10 juin 1944, 643 personnes sont tuées par des soldats d’une division SS dans ce village proche de Limoges.
(18) Général prussien, Carl von Clausewitz (1780-1831) rédige à partir de 1816 son traité inachevé Vom Kriege (De la guerre) publié en 1832 par sa femme.
(19) «Babylone la belle, toi qui vas être ravagée, heureux qui te paiera de retour pour le mal que tu nous as fait ! Heureux qui saisira tes enfants et les écrasera contre le roc !» (Psaume 137,8-9).
(20) Exode 17,8-15.
(21) Actes 5,1-11.
(22) «Vous, par contre, vous êtes une lignée choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple que Dieu s’est acquis, pour que vous annonciez les hauts faits de celui qui vous a appelés des ténèbres à son étonnante lumière; vous qui, autrefois, n’étiez pas un peuple, vous êtes maintenant le peuple de Dieu; vous qui n’aviez pas obtenu compassion, vous avez maintenant obtenu compassion» (1 Pierre 2,9-10).
(23) Lors de l’épisode du Lévite d’Éphraïm, qui rappelle celui des anges chez Loth à Sodome (Genèse 19) et que Rousseau développa en 1762.
(24) Exode 20,5, Deutéronome 5,9.
(25) Myroslav Marynovych, La croix d’Abel et la croix de Caïn sont deux croix différentes, 13 avril 2022.
(26) Instituée en 1995 à la suite de l’arrivée au pouvoir de Nelson Mandela en 1994, la commission Vérité et Réconciliation fonctionne de 1996 à 1998 sous la présidence de l’archevêque anglican Desmond Tutu.
(27) Le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie établi à La Haye de 1993 à 2017 a permis de juger les principaux responsables de crimes de guerre commis pendant les guerres de Croatie (1991-1996), de Bosnie (1992-1996) et du Kosovo (1999-2000). Mais aucun processus de réconciliation n’a été mis en place. Le traité de Trianon (1920) imposé par les Alliés à la Hongrie attribue 70% de son territoire aux États voisins soit 12 millions d’habitants en moins sur 21, dont 3,5 de langue hongroise, principalement en Roumanie (Transylvanie), Tchécoslovaquie et Yougoslavie.
(28) Olivier Abel, De l’humiliation, Le nouveau poison de notre société, Les Liens qui libèrent, 2023.
(29) La Führungsakademie des Bundeswehr (Académie de commandement de l’Armée fédérale) est l’École de guerre allemande, refondée en 1957 à Hambourg.
(30) Entre 1941 et 1943, le général Erwin Rommel dirige l’Afrikakorps, corps expéditionnaire allemand chargé de contrer les offensives britanniques contre la Libye italienne depuis l’Égypte dirigées par Bernard Montgomery à partir de 1942 (bataille d’El Alamein). Offensives qui, conjuguées au débarquement allié en Afrique du Nord, forcent Rommel à abandonner la partie début 1943.
(31) Écrit en 1939, ce court essai est publié dans Les Cahiers du Sud sous le pseudonyme d’Émile Novis en deux volets (décembre 1940 et janvier 1941).
(32) Simone Weil, Réflexions sur la barbarie, écrit vers 1939 et publié dans le recueil Écrits historiques et politiques, Gallimard (NRF, Espoir), 1960. Disponible sur Les classiques des sciences sociales (UQAM).
(33) Le 6 juin 2023, une explosion détruit le barrage de Kakhovka, inonde la vallée du Dniepr en aval et vide l’important réservoir en amont. La quadruple centrale nucléaire de Zaporijia est occupée par l’armée russe dès mars 2022 et est depuis pour elle un moyen de chantage à la sécurité.
(34) La Russie affirme qu’une promesse orale de non-extension lui aurait été faite en 1990.
(35) Lire le texte en anglais sur le site de la CEC/KEK: CEC president urges Patriarch Kirill to raise his voice against Ukraine war, 4 mars 2022.
(36) Après l’échec de l’offensive russe au nord et la retraite sur la frontière fin mars, l’armée ukrainienne réussit à libérer de larges portions de territoires d’août à novembre 2022 (rive droite du Dniepr autour de Kherson, est de l’oblast de Kharkiv). Le cessez-le-feu ordonné par Poutine les 6-7 janvier 2023 sur demande de Kirill n’a pas entraîné d’accalmie dans les combats.
(37) La candidature est déposée le 7 septembre 2022 et l’Église orthodoxe d’Ukraine devient membre à part entière le 25 septembre 2023.
(38) Le programme d’eugénisme et natalisme nazi Lebensborn (Fontaine de vie) est mis en place à partir de 1935 et comptera jusqu’à une trentaine de centres.
(39) L’Ukraine a identifié près de 20 000 enfants déportés. La Cour pénale internationale a émis à ce propos un mandat d’arrêt contre Poutine le 17 mars 2023. Lire le rapport de l’Humanitarian Research Lab de l’Université de Yale.
(40) «Il ne faut pas humilier la Russie pour que le jour où les combats cesseront, nous puissions bâtir un chemin de sortie par les voies diplomatiques» (Emmanuel Macron dans un entretien à des journaux régionaux publié le 3 juin 2022).
(41) Gaston Bouthoul (1896-1980), sociologue créateur de la polémologie.
(42) Jacques Chopineau (1936-2015), professeur d’Ancien Testament à la FUTP de Bruxelles de 1969 à 2001.
(43) Jacques Varet et Olivier Abel, Les ressources minières, un bien commun mondial bientôt rare (tribune du 14 mars 2014 dans Le Monde reprise sur le Forum protestant).
«Cette humiliation grossière ne l’atteint pas dans son humilité» (aumônerie)
Rudi Popp. Avant de vous inviter à la prière du soir de Dietrich Bonhoeffer, je voudrais évoquer l’exposition autour de nous, installée par l’artiste strasbourgeois Makis Yalenios, qui l’appelle La trace du vide. Et je voudrais inscrire une œuvre dans le débat de ce soir et dans notre thématique de la guerre juste : cette œuvre que vous avez au-dessus de l’ancien autel. Je vous expliquerai tout de suite de quoi il s’agit et, pour le faire, je voudrais lire dans l’évangile selon Matthieu (27,27-31) quelques versets dans le récit de la Passion du Christ:
«Les soldats du gouverneur amenant Jésus dans le prétoire, rassemblèrent autour de lui toute la cohorte. Ils le dévêtirent et lui mirent un manteau écarlate. Avec des épines, ils tressèrent une couronne qu’ils lui mirent sur la tête ainsi qu’un roseau dans la main droite. S’agenouillant devant lui, ils se moquèrent de lui en disant: ‘’Salut, roi des Juifs !’’. Ils crachèrent sur lui et prenant le roseau, ils le frappaient à la tête. Après s’être moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau et lui remirent ses vêtements puis ils l’emmenèrent pour le crucifier».
Makis Yalenios a appelé ce travail Un grand projet rouge cherche en désespoir de cause modiste hors pair. Ce titre qui exprime davantage un vide, je l’ai réinterprété à partir de cet extrait de l’évangile de Matthieu. Car ce vêtement est comme tout vêtement: au-delà d’une nécessité pour la personne, une manifestation de l’identité. C’est la condition minimale de dignité. Nous l’avons évoqué déjà avec une autre lecture ce matin : le corps à la nudité voilée désigne le sujet, l’être humain transcendant la nature animale, non plus objet de convoitise ou simple objet possédé. La Bible confirme que le vêtement est comme une interférence dans le regard d’autrui, un moyen de communication, disant quelque chose de celui, de celle qui le porte avant même qu’il ou elle ne s’exprime : un vêtement a toujours une importance dans la relation, à soi-même, et à autrui. Sa beauté est un agrément pour le prochain comme pour celui ou celle qui le portent et c’est cruellement dans cet esprit que ces soldats accueillent Jésus.
Ils conduisent Jésus à l’intérieur du prétoire dans une cour intérieure du palais de Hérode et ils se lâchent sur lui. S’ensuit cette scène de moqueries, de mauvais traitements. Les soldats déshabillent Jésus pour l’affubler d’imitations des trois insignes d’une sorte de sous-roi oriental : une cape écarlate au lieu du manteau royal pourpre, une couronne de buissons d’épines au lieu de la couronne de laurier en or, un roseau au lieu d’un sceptre. Ce vêtement que l’on octroie à Jésus est une sorte de manteau (on imagine en forme de pèlerine) qui était généralement relativement court, constitué d’une pièce de tissu rectangulaire, circulaire aussi avec une encolure qui se posait sur le dos, sur la poitrine par la gauche et se fermait sur l’épaule droite par une fibule. Il était porté dans toutes les couches du peuple, aussi bien par les empereurs, par les généraux que par les pauvres et les soldats. Le manteau pourpre dont parle au contraire Marc est un véritable manteau royal. Sa couleur pourpre profonde est obtenue dans des manufactures d’État à partir de sécrétion de l’escargot pourpre. Or la couleur écarlate selon Matthieu était obtenue en revanche à partir du jus de ce que l’on appelle des baies écarlates, des cochenilles de kermès qui se posent sur les feuilles. Elle était beaucoup moins chère et considérée comme une couleur de vêtement extravagant, à la mode aussi. Chez Matthieu, Jésus reçoit donc un faux manteau royal, une imitation bon marché et c’est devant ce roi ainsi masqué que les soldats tombent à genoux. Ils déversent sur lui leurs moqueries. La moquerie se transforme en brutalité.
Or cette humiliation grossière dont Jésus subit de plein fouet la violence ne l’atteint pas dans son humilité. Ce manteau écarlate, au lieu de lui imposer l’infâme, expose son identité de «prince de la Paix», «merveilleux conseiller», «Dieu puissant»… avec les mots d’Ésaïe (9,6). Prions:
«Seigneur mon Dieu, je te remercie d’avoir mené ce jour à sa fin et de permettre le repos du corps et de l’âme. Aide-moi à volontiers pardonner à tous ceux qui m’ont fait du tort. Fais-moi dormir paisiblement sous ta garde, et préserve-moi des tentations des ténèbres. Amen» (44).
Rudi Popp est pasteur de l’UEPAL au Temple Neuf de Strasbourg depuis 2012 et président du Conseil protestant de Strasbourg.
(44) Dietrich Bonhoeffer, Prières pour les compagnons de captivité, Noël 1943 (Résistance et soumission).
