De la guerre juste à l’éthique - Forum protestant

De la guerre juste à l’éthique

«La question n’est plus de déterminer à quelles conditions la guerre pourrait être juste» mais «de savoir si nous pouvons agir de manière juste dans le cadre de la guerre». Dans sa synthèse des Rendez-vous de la pensée protestante à Strasbourg en 2023 sur Une guerre juste ?, Matthieu Richelle constate que réfléchir à la guerre, «réalité foncièrement mauvaise mais qui s’impose à nous», «zone grise où le ‘moindre mal’ se substitue souvent au ‘bien’» plonge «dans des situations impossibles et dans des dilemmes éthiques» et révèle des tensions théologiques qui forcent en protestantismes à ré-examiner les textes bibliques… où «les narrateurs ne prennent pas toujours position et livrent à notre réflexion, à notre méditation des situations qui engagent des motivations difficiles à démêler chez les personnages – des situations qui nous enseignent à réserver les jugements au Seigneur…».

Synthèse et débat ayant eu lieu le dimanche 25 juin 2023 de 9h30 à 10h30 au Temple Neuf de Strasbourg en conclusion des Rendez-vous de la pensée protestante sur Une guerre juste ? et publiés dans Foi&Vie 2025/1-2 (Guerre et guerre, pp.72-77). La séquence peut être visionnée sur la chaîne YouTube des Rendez-vous de la pensée protestante.

 

 

Il me revient le devoir un peu redoutable de synthétiser nos discussions. «Bon courage pour synthétiser tout cela !…»: voilà une phrase qui est revenue plusieurs fois hier, un vœu qu’on a formulé pour moi très gentiment.

Cette édition des Rendez-vous de la pensée protestante a été l’occasion de revenir sur une question déjà abordée l’année dernière à Vaux sur Seine lors d’une rencontre qui était intitulée «Tu ne tueras pas». Dans sa propre synthèse des débats de la cuvée 2022, Madeleine Wieger (1) relevait un certain consensus sur le fait que la guerre juste n’existe pas. Le débat se joue d’ordinaire entre les partisans du pacifisme et ceux de la notion de guerre juste, entre d’un côté le refus de toute légitimité au conflit armé et de l’autre un arbitrage, une sorte de casuistique concernant les conditions selon lesquelles le déclenchement, le déroulement et le règlement d’un conflit armé pourraient éventuellement être justes. Personne ne défendant la possibilité d’une guerre juste l’année dernière, il avait été ensuite largement question de la bonne attitude à avoir, des contributions positives à apporter en tant que chrétien individuel ou en tant qu’Église face à des conflits qui sont tenus d’emblée pour illégitimes mais faisant partie de la réalité de notre monde.

Le souhait des organisateurs des Rendez-vous cette année était de revenir de manière plus approfondie sur ce sujet, sur fond d’une actualité bien évidemment marquée par l’invasion de l’Ukraine. Il me semble que les débats de cette année ont effectivement été l’occasion de donner de l’épaisseur à la discussion, à la fois en explorant plus avant la complexité des situations et en faisant ressortir de façon parfois assez nette des écarts entre les positions défendues, par-delà les larges accords sur certains points précis. Cette complexification du débat a été permise notamment par le choix qui a été fait (et qui a été fructueux) d’élargir la discussion en partant de l’Ukraine pour englober d’autres conflits armés, en particulier dans la région des Grands Lacs en Afrique. Le fait d’inviter un général de l’armée française, Jean-Fred Berger, a aussi donné l’occasion d’écouter le point de vue d’un chrétien convaincu, et convaincu aussi que la guerre doit parfois être menée (2).

 

Guerre juste: une notion qui résiste

Les discussions n’ont pas fait l’impasse sur la notion de guerre juste (qui est après tout le titre, avec un point d’interrogation). Les apories de ce concept nous ont été très bien rappelées, à la fois par Rémy Paquet (3) et par le binôme d’Aix (Murielle Minassian et Yannick Imbert (4)): elles tiennent essentiellement au caractère inopérant des critères usuels d’une guerre juste, en particulier parce que les deux parties d’un conflit se considèrent toujours dans leur bon droit, ce qui rend le concept peu applicable ici. Jean-Fred Berger a ajouté que l’ère nucléaire avait créé la possibilité d’un type précis de guerre qui, sous aucune condition, ne pourrait être juste.

Il n’existe pourtant pas d’unanimité parmi nous sur le sujet puisque Liston Govou (qui vient de Collonges (5)) a exploré ce que les valeurs pauliniennes pourraient donner si on les appliquait à l’idée d’une guerre juste. Tout obsolète que nous la jugions pour la plupart d’entre nous (mais peut-être pas tous), la notion de guerre juste fait preuve d’une résilience étonnante et demeure omniprésente comme par rémanence dans les débats. Cette notion s’est rappelée à nous lorsqu’un dirigeant d’Église (le patriarche Kirill (6)) a défendu l’invasion de l’Ukraine en instrumentalisant la religion dans une alliance malsaine avec une idéologie politique. De même qu’un certain nombre d’années avant, la seconde Guerre d’Irak avait été défendue théologiquement par des pasteurs américains (évangéliques entre autres).

De façon générale, chacun prétend déclencher la guerre pour une bonne raison, pour une raison juste aussi absurde fût-elle, comme chasser les nazis d’Ukraine. Cette volonté de se justifier peut être prise soit comme une sorte d’hommage rendu par le vice à la vertu, soit de façon plus réaliste comme un cynisme absolu: la volonté de garder des apparences tout en sachant très bien qu’on tient un discours inacceptable et qu’on peut se permettre de le faire publiquement. J’ai toutefois été frappé par le fait qu’en dépit du thème donné aux discussions de cette année (Une guerre juste ?), celles-ci se sont souvent élargies à une réflexion sur la guerre tout court, voire sur la violence considérée de façon plus générale. Les discussions, les témoignages issus en particulier de conflits en Afrique (que ce soit grâce à Jeanine Mukaminega ou à Esdras Muhindo Kasuma (7)) ont fait ressortir l’horreur, l’iniquité profonde, le caractère révulsant de la guerre, mais aussi la variété des intérêts qui gravitent autour de ces conflits, qui les prolongent, les intensifient, voire les déclenchent: que ce soit des motifs de nature économique (on pense notamment à la recherche de métaux précieux), idéologique ou religieuse. L’importance de la robustesse des institutions pour garantir la paix à également été soulignée par Olivier Abel (8).

 

Comment «agir de manière juste» ?

Ce passage d’une discussion sur la guerre juste à une discussion sur la guerre tout court dans nos débats se comprend très bien dès lors que la notion de guerre juste est abandonnée ou souvent considérée comme périmée. Nous nous retrouvons dès lors face à un phénomène qui traverse toute l’histoire humaine, qui nous plonge dans une certaine sidération: la guerre et toute la violence qu’elle porte. Mais tout en laissant de côté ce qualificatif juste, la question de la justice et de la légitimité nous reviennent comme un boomerang: en effet, la question n’est certes plus celle de déterminer à quelles conditions la guerre pourrait être juste, elle est devenue celle de savoir si nous pouvons agir de manière juste dans le cadre de la guerre ou tout au moins en lien avec elle si elle ne nous touche pas directement. Nous sommes donc passés de l’éventualité d’une participation à une guerre juste à la possibilité d’une participation juste à la guerre, tenue pour une réalité foncièrement mauvaise mais qui s’impose à nous.

En d’autres termes, qualifier une guerre de juste conférerait une sorte de légitimité globale au déroulement d’un conflit, moyennant un certain nombre de conditions, en tout cas de la part du camp qui se considérerait dans son bon droit. Cesser de donner ce statut de juste à la guerre et (mieux) tenir pour inique toute guerre a pour conséquence d’élargir le débat en exposant chacun des actes qui sont posés dans le cas de cette guerre ou en lien avec cette guerre à une évaluation éthique. Autrement dit, l’évaluation éthique qui portait sur la guerre dans son ensemble se distribue maintenant sur l’ensemble des actes qui sont posés en rapport avec cette guerre (inutile de dire que cela complexifie le débat). Et la plus grande partie de ces actes ne sont donc plus alignés avec les motifs qui défendaient, qui déclenchaient, qui soutenaient la guerre. On peut être en désaccord complet avec une guerre, la subir, constater que d’autres la subissent et essayer de les aider, être amené à poser un certain nombre d’actes dont on questionne la justice. En un mot, renoncer à la notion de guerre juste, c’est ouvrir la porte à une réflexion sur la justice d’une multiplicité de comportements possibles en lien avec un tel conflit armé. Renoncer au confort théologique et à l’illusion d’une guerre juste ouvre grand la porte à l’éthique et je crois que c’est ce qui s’est joué hier dans nos discussions.

Le général Berger a insisté sur le caractère nécessaire de l’éthique du soldat, et notamment sur le Code d’honneur que portent les soldats français, européens. Si les discussions de la journée d’hier sont parties dans différentes directions, c’est justement parce qu’elles ont été largement consacrées à discuter de cette zone grise où les réponses évidentes n’existent pas: le domaine de l’éthique et plus particulièrement le domaine de l’éthique de situation qui (cela nous a été rappelé plusieurs fois) se révèle dans ces conditions plus pertinente que l’éthique de conviction. Zone grise où le moindre mal se substitue souvent au bien, où le mystère de la « préférence pour le mal » des êtres humains (pour reprendre l’expression d’Olivier Abel) joue à plein. Nous plongeons dans des situations impossibles et dans des dilemmes éthiques.

Mais c’est aussi par le biais de l’éthique que les réflexions séculaires sur la guerre juste sont revenues, comme par la porte de derrière ! Le binôme d’Aix a en effet suggéré de façon très intéressante que les considérations usuelles sur la guerre juste conservaient une pertinence en tant que cadre de réflexion pour évaluer de manière éthique voire morale le déroulement de la guerre, les actes posés dans le cadre d’un tel conflit, pour continuer à dire l’anormalité des atrocités, pour nous rappeler la nécessité d’évaluer ces actes et même pour rendre la guerre moins injuste, à défaut de permettre de la qualifier de juste (ce à quoi beaucoup ont renoncé).

La question de la légitimité est aussi revenue par la porte de derrière quand il a été question du fait que l’État (selon une conception largement répandue) possède le monopole de la violence légitime. Comme l’a dit Samuel Amédro lors de la discussion plénière hier (9), il est crucial pour le citoyen soucieux d’éthique, pour le protestant désireux d’agir de manière juste de savoir non seulement si l’État use de moyens légitimes pour mener une guerre jugée légitime, mais aussi quels moyens légitimes sont à la portée de ce citoyen pour conduire un combat contre l’injustice et la violence. Encore une fois, nous nous retrouvons face à des situations particulièrement complexes…

 

Penser la guerre et la violence à partir de la Bible

De façon générale, comme il se doit dans un débat d’une certaine intensité où interviennent des protestants, les Écritures ont été fréquemment invoquées. Mais pas toujours de la même manière et, bien évidemment, cela reflète les différentes herméneutiques à l’œuvre dans différents pans du protestantisme français. Durant la soirée publique, Jeanine Mukaminega est revenue sur la question de la violence qui traverse un grand nombre de textes de l’Ancien Testament et n’est pas absente du Nouveau Testament. Elle nous a expliqué que les passages qui sont les plus réputés pour leur évocation de la violence (les grands classiques) ne sont pas ceux qui la heurtent le plus. Elle nous a parlé de textes dont des lectures terribles ont été faites pour diminuer autrui (en particulier dans le cas de la colonisation) ou pour nourrir une étrange valorisation de la virginité sous-jacente à bien des viols de guerre. Dans le même temps, elle nous a dit sa conviction que la littérature de crise que représente la Bible doit être écoutée plutôt que critiquée afin de nous aider à penser nos propres attitudes dans des situations de crise.

Rémy Paquet, lui, a dessiné une piste assez différente pour penser à partir de la Bible: faire des lectures qui suggèrent des subversions de rapports de domination prégnants dans les sociétés humaines. Ce qu’il a esquissé à partir de la parabole des talents pourrait sans doute être reproduit en discutant de nombreux autres textes, que ce soit en y décelant des critiques souvent implicites de la violence et de la guerre par les narrateurs bibliques, ou bien en lisant contre le grain du texte, en se faisant lecteur résistant face au texte. On a donc là une multiplicité d’attitudes possibles donnant lieu à des lectures qui dépendent d’herméneutiques différentes mais au service d’une même préoccupation: penser la guerre, la violence à partir de la Bible.

Plus largement, et spécialement pour les textes de l’Ancien Testament (c’est un bibliste qui parle, et je signale ici un point de vue largement répandu), la pluralité des voix qui s’expriment reflète une variété d’opinions sur la guerre et la violence de la part des différents rédacteurs, qui parfois se contredisent ou prennent le contrepied les uns des autres. Il y a là une piste qui mériterait d’être davantage explorée pour penser la complexité des situations. Il est réconfortant de voir que les rédacteurs eux-mêmes s’écharpaient, discutaient entre eux, étaient en désaccord. Il y a là un goût du débat qu’on retrouve abondamment dans le Talmud, et qui est particulièrement valorisé dans le judaïsme. Mais aussi dans le protestantisme, alors même que cette pluralité y est souvent vécue comme un handicap. Il est donc rassurant d’en voir une sorte de trace, d’antécédent dans les débats et les textes bibliques.

Il faut aussi noter que les narrateurs bibliques sont souvent critiqués parce qu’ils rapportent des faits sans évaluer, ils mentionnent bien des horreurs (des viols, des combats, des guerres…) sans donner leur point de vue, sans morale façon La Fontaine à la fin du récit. Ils sont alors tenus pour des gens qui approuvent la violence qu’ils évoquent. Je me permets de suggérer que la situation se révèle un peu plus complexe quand on fait l’analyse narrative des textes. C’est aussi plus complexe parce qu’il y a des narrateurs qui prennent le contrepied des autres en apportant leur contribution au texte, en rajoutant des versets. Tout cela consonne avec des situations qui ne sont ni toutes blanches ni toutes noires. Il est rassurant à mes yeux que les narrateurs ne prennent pas toujours position et livrent à notre réflexion, à notre méditation des situations qui engagent des motivations difficiles à démêler chez les personnages – des situations qui nous enseignent à réserver les jugements au Seigneur …

Pour finir, un autre type de divergence est apparu dans la discussion très intéressante qu’il y a eu entre Liston Govou et Rémy Paquet (10). Tandis que le premier déduit de sa lecture de Paul une opposition entre le monde présent (profondément marqué par le mal et d’une certaine manière disqualifié) et le monde eschatologique espéré par bien des chrétiens, le second refuse toute disqualification du monde présent, tout en condamnant évidemment le mal qui s’y exerce. Il préfère penser le rapport de Dieu au monde au moyen de la théologie du process. Il y a là des lectures, des théologies complètement différentes qui conduisent à une exploitation (dans le sens noble du terme) des Écritures pour penser ces questions de violence et de guerre.

Cela nous mène à la fameuse question de la corrélation entre nos conceptions et représentations de Dieu d’une part, et notre rapport au monde de l’autre. Mais c’est une question qui sera explorée l’année prochaine… Rendez-vous donc en 2024 pour évoquer différentes dimensions de notre rapport au monde et de notre rapport à Dieu (11). (Applaudissements)

 

Matthieu Richelle est professeur d’exégèse de l’Ancien Testament à l’Université catholique de Louvain. Voir son site pour une bibliographie complète.

(1) Lire la synthèse des Rendez-vous de pensée protestante à Vaux sur Seine en 2022: Une parole de paix qui ne soit pas triomphante (et dans le numéro de Foi&Vie, pp.27-28).

(2) Voir Une guerre juste ? (extraits de la soirée publique sur notre site). Retranscription dans le même numéro de Foi&Vie (pp.59-71): «Aujourd’hui, c’est le monde qui est menacé» Une guerre juste ? (soirée publique). Et vidéo sur la page YouTube des Rendez-vous.

(3) Rémy Paquet, Juste la guerre (pp.32-35). Plus le débat avec Liston Govou: «Le projet, ne l’oublions pas, est de sauver le monde» (débat) (pp.41-43). Et vidéo de l’ensemble sur la page YouTube des Rendez-vous.

(4) Guerre juste, moins injuste ou en contexte ?, Foi&Vie (pp.44-52). Et vidéo sur la page YouTube des Rendez-vous.

(5) Liston Govou, Deux mondes en conflit: Vers une lecture paulinienne de la guerre ? (pp.36-40). Et ensuite le débat avec Rémy Paquet: «Le projet, ne l’oublions pas, est de sauver le monde» (débat) (pp.41-43). Et vidéo de l’ensemble sur la page YouTube des Rendez-vous.

(6) Dans ce même numéro, lire: Paroles de chrétiens en Russie et Ukraine (pp.78-85) avec un texte anonyme contestant la position de l’Église orthodoxe russe (Rester fidèle au Christ et à l’Évangile), le message de Noël 2024/25 de Kirill («Les forces du mal, de la guerre et de la division se sont dressées contre l’Orthodoxie») et un entretien avec le pasteur ukrainien Ivan Rusyn («Être vulnérable n’est pas du tout un problème»).

(7) Jeanine Mukaminega lors de la soirée publique. Esdras Muhindo Kasuma lors du débat Montpellier/Aix du samedi après-midi.

(8) Lors du même débat.

(9) «Savoir ce que le chrétien fait face à la guerre, ce que l’Église fait» (plénière) (pp.53-58). Et vidéo sur la page YouTube des Rendez-vous.

(10) Débat entre Rémy Paquet et Liston Govou: «Le projet, ne l’oublions pas, est de sauver le monde» (débat) (pp.41-43). Et vidéo de l’ensemble sur la page YouTube des Rendez-vous.

(11) Rendez-vous de la pensée protestante 2024 à l’IPT Montpellier: Dieu, la théologie et le monde

 

«Être prophète des deux côtés» (débat)

Valérie Duval-Poujol. De bibliste à bibliste, merci Matthieu: c’est un exercice très difficile. Il y a un autre mot que j’ai retenu de ce qu’on a entendu (tu ne pouvais pas tout mentionner): c’est l’importance de la prière. On est là dans un Rendez-vous de la pensée protestante et on a toujours voulu aussi, comme l’a dit Thierry Legrand le premier jour (12), allier la raison et l’oraison.

Pour témoigner dans le sens de ce que Christian Krieger a partagé hier: on a donc rencontré il y a 15 jours Denis Mukwege, le prix Nobel de la paix qu’on a beaucoup mentionné. Il nous a dit que tous les matins, il lisait le psaume 121 (donc une prière): «Je lève les yeux vers les montagnes d’où me viendra le secours. Le secours me vient de Dieu qui fait la terre et les cieux». De sa part, c’était un cri qui fait écho à ce que Jeanine, Esdras et beaucoup d’autres ont partagé: d’où nous viendra le secours face à ces souffrances, face à tout ce qu’on a entendu ? Voir qu’il puise dans les Écritures, ce psaume, cette prière, une force pour continuer, est très mobilisant. Et je voulais aussi nous encourager à cette prière.

 

Christophe Singer. C’est une réflexion qui m’est venue au début de ta synthèse: une guerre juste, cela résonne comme un oxymore (on l’a bien dit, ça n’existe pas) et en même temps comme une tautologie si on écoute les gens qui sont dans la guerre (puisque personne ne prétend se lancer dans une guerre injuste). C’est donc finalement une expression qui dit quelque chose de la contradiction interne de la vie humaine, de l’existence. On pourrait élargir ça à d’autres domaines, cela pourrait faire parabole…

 

Jeanine Mukaminega. Merci pour cette synthèse très juste par rapport à ce que nous avons vécu. Je voulais ajouter qu’à la diversité biblique, on peut ajouter la progression. Les questions sont traitées selon les époques. Le texte des commandements dont j’ai parlé hier (Exode 20,5-6) vient des traditions anciennes pré-israélites et est ici transféré dans le domaine théologique alors que c’était plutôt politique. Ce sera ré-interrogé par les prophètes, et ça continue… Il n’y a donc pas seulement diversité des voix, mais aussi progression des questionnements de ce qui a été vu, accepté comme vérité. À un moment donné, ça ne l’est plus et alors on interroge, on avance… La Bible est donc beaucoup plus complexe que ce que j’ai pu en dire en quelques mots.

 

Bernard Coyault. Merci beaucoup, Matthieu, pour la synthèse. Deux éléments m’ont frappé hier.

Premier élément, les réactions dans l’après-midi de plusieurs de nos étudiants qui vivent des situations conflictuelles dans leurs pays et qui commentaient une espèce de décalage dans leur perception par rapport aux réflexions qui étaient données. Si c’était arrivé dès le matin, on aurait pu le travailler dans nos réflexions en plénière mais c’est venu un peu tardivement et on n’a pas pu. Tu en as fait légèrement état, mais il me semble qu’il y a là un matériau. Denis Mukwege est venu à Bruxelles il n’y a pas très longtemps (13) et on lui a remis le titre de docteur honoris causa, le premier qu’il recevait dans une faculté de théologie. Il a alors interpellé les théologiens en leur disant qu’ils avaient deux missions. D’abord penser une théologie qui interpelle aussi les autorités, qui prend position car les Églises peuvent être prophétiques et doivent l’être un peu plus qu’elles ne le sont. Ensuite la place des femmes qui, dans les conflits, sont à la fois les premières victimes et peuvent être des éléments de solution.

Deuxième élément, Liston Govou a évoqué le fait que les chrétiens doivent être (sont supposés être) des agents de transformation dans les conflits. Un exemple historique intéressant est celui de François d’Assise qui arrive à Damiette en Égypte pendant la 5e croisade en 1219 pour s’interposer et interpeller les deux camps (14). Il y avait l’argument du malicide: on se croisait pour combattre le mal et cela autorisait donc à tuer les gens. François disait lui que si les Sarrasins étaient ses ennemis (ce dont il doutait), il fallait aimer ses ennemis… Il prêche d’abord aux Croisés en leur disant qu’ils font n’importe quoi et se perdent dans la débauche (le temps de guerre étant propice aux dérèglements). Et puis il va sur la ligne de front et passe du côté des Sarrasins qui le tabassent car ils ne comprennent pas pourquoi un croisé arrive là au milieu !… Finalement, il rencontre le Sultan et discute avec lui. Il y a plusieurs récits très différents de l’événement mais c’est l’aspect de l’interposition qui m’intéresse car il veut dire qu’on est prophète des deux côtés. François a d’abord interpellé son camp, celui de ceux qui disent qu’ils font une guerre juste. Puis il est allé rencontrer et comprendre le camp de l’autre côté. Cet exemple m’a trotté dans la tête depuis que Liston a évoqué cette dimension-là et ce côté force d’interposition, prophétique peut-être. Mais je ne sais pas si c’est utile dans la conversation !

 

David Bouillon. Je suis d’origine belge, un pays qui était neutre et qui s’est fait envahir deux fois par les armées allemandes. Deux fois la bibliothèque de l’Université de Louvain a été bombardée et brûlée (je plains le bibliothécaire qui, en 1939, était tout content d’avoir refait ses collections et qui les a vues à nouveau brûler). Maintenant, je suis en Suisse qui est aussi un pays neutre mais qui fabrique beaucoup d’armes et les vend avec l’idée que personne ne va les utiliser (il y a tout un débat récent pour savoir si les armes vendues à l’Espagne ou à d’autres pays pourraient être transférées à l’Ukraine).

Rebondissant sur ce qui vient d’être dit, je trouve que dans la justification de la guerre ou dans la guerre juste, on s’abandonne à des logiques complètement fatales. Le rôle de la Bible, de la théologie ou de la dimension prophétique est de se demander ce qu’on fait de ces logiques apparentes mais en fait perverses. Il y a tout un débat sur la décroissance (et il y a eu un débat sur la désescalade nucléaire) mais c’est du toilettage à la marge parce qu’en gros, on fonctionne toujours dans cette logique selon laquelle il est bon de fabriquer des armes puisque cela crée de l’emploi, engendre de la croissance et des revenus.

Peut-être faudrait-il plus creuser aussi qu’il ne s’agit pas simplement d’être neutre. Parce que quand on est neutre, on choisit quand même un camp. Il s’agit de se demander ce qu’on fait en tant que croyant. Je sais que beaucoup d’Églises donnent par exemple (quand elles ont de l’argent) consigne à leurs banques de ne pas faire des investissements dans des secteurs illégitimes. Mais je pense qu’on ne va pas assez loin et qu’on laisse se construire cette logique de la surenchère militaire qui vise à avoir des armements toujours plus sophistiqués (parce que si ce n’est pas moi qui les fais, c’est l’autre qui les fait ou les fera). On s’abandonne à quelque chose qui est pour moi pervers, qui essaie de se justifier mais qui est pervers. Le sursaut de la foi, c’est de dire à un moment donné (comme Jésus qui dit: «Vous avez entendu que… mais moi je vous dis…») : Je refuse de continuer à m’abandonner à cette logique, je n’entre pas dans cette logique au nom de ma foi…

 

Olivier Abel. Ce ne sont pas seulement les armes. Il y a des armes qui peuvent être produites et ne pas être utilisées. Günther Anders (premier mari de Hannah Arendt (15)) dit que tout ce que nous produisons sera détruit. Ces chaises seront détruites, tous les objets, les voitures seront détruites, les avions seront détruits… Tout est fait pour être détruit. Quand nous pensons guerre, il faut penser aussi la destruction de tous les objets que nous produisons. La pensée un peu terrifiée de Günther Anders est de dire qu’une société d’hyper-production est aussi une société d’hyper-destruction (juste pour généraliser la réflexion de David en disant que ce n’est pas seulement les armes mais aussi tous les objets).

Et nous allons vers une grande catastrophe parce que tout cela se produit d’abord au détriment de la biodiversité. Il faut qu’on se rende compte que les premières victimes de la catastrophe sont tous les êtres vivants de cette planète et même pas nous les humains dont peut-être un certain nombre pourront s’en sortir. Il faut absolument que nous pensions aussi à cela théologiquement: notre société d’hyper-production d’objets est extrêmement néfaste et dangereuse. Et la guerre est là, qui est la guerre au monde. Je voulais le dire en ce sens-là.

 

Yves Parrend. J’interviens ici comme comme pasteur retraité. Je voudrais vous féliciter les uns et les autres et en particulier les organisateurs de cette réflexion (pas seulement celle-ci, mais celle qui s’inscrit dans la durée, annuellement) parce que vous réussissez à relever un vrai défi: permettre que resurgisse le débat au cœur du protestantisme français. Le protestantisme est pluriel par définition et c’est notre chance ! Et je voudrais donc vous encourager à ne pas trop vite fermer les options alternatives. Les remarques que je voudrais faire ici sont de cet ordre.

Merci à Matthieu Richelle pour la remarquable synthèse, même si on peut avoir une appréciation différente sur tel ou tel point. J’ai craint hier (à travers un certain nombre d’interventions) que vous ne laissiez tomber le point d’interrogation de votre thématique. On passe trop vite d’une guerre juste qui nous interroge à une guerre juste qu’on affirme comme juste et légitime. Pour moi, vieux fils de Wilfred Monod, Henri Roser et René Cruse (16), c’est une interrogation. On a tout à l’heure évoqué les Croisades qui sont par définition et furent considérées comme des guerres justes, même si elles sont scandaleuses. Je voudrais vous inviter à lire la Chanson de la Croisade albigeoise (17) parce que la première partie a été écrite par un partisan des croisés et la seconde par un de leurs opposants. Mais c’est dans la continuité du texte. Il y a donc deux manières d’écrire l’histoire.

Je ne crois pas du tout (contrairement à ce qui a pu être dit hier soir) au changement de paradigme. La voie du pacifisme est une interpellation de nos Églises et on l’entend aujourd’hui trop peu. Mais elle existe et je vous inviterai à y faire droit. C’est une interpellation fondamentale qui porte sur l’éthique des ventes d’armes par exemple. Ce sont des enjeux essentiels à l’arrière-plan économique des guerres que l’on veut mener et que l’on justifie.

En ce qui concerne la guerre en Ukraine, vous oubliez la dimension migratoire, les déplacements de populations. Hier soir, j’ai pensé que le général Berger était le seul à avoir un rapport au réel: il nous racontait la guerre, sa guerre, c’est à dire notre guerre. Parce que c’est ici que nous accueillons les migrants avec un statut spécifique d’intégration, contrairement aux autres. On n’a pas parlé de l’Arménie durant tout le week-end, et ces Ukrainiens qui disposent d’un statut privilégié d’intégration dans la société française voient les réfugiés arméniens, les autres réfugiés comme des concurrents dans la société française.

Dernier point: j’ai été naturellement intéressé comme vous l’êtes par la résurgence de quelque chose qui est de l’ordre d’un dialogue Nord-Sud dans les contributions qui ont été faites. Je me suis interrogé pour savoir si nous parlions de la même chose. Je pense (mais peut-être avons-nous dans notre génération été davantage formés à cela) que les interpellations adressées à la société occidentale qui est la nôtre par les différents intervenants sur la guerre des Grands Lacs et sur d’autres situations en Afrique ou ailleurs doivent être effectivement et très sérieusement reçues par nous. Elles mettent en cause notre modèle occidental et j’ai eu le sentiment que nous ne voulions pas entendre cette mise en cause d’un modèle qui continue à se vivre légitime, hégémonique et porteur des seules valeurs d’humanité de ce monde. Il faut faire place aux interpellations des étudiants qui sont ici et qui ont de la valeur, ne serait-ce que par la souffrance dont ils sont porteurs.  (Applaudissements)

 

Murielle Minassian. Pour rebondir d’une manière partielle sur cette intervention, j’aurais voulu partager hier une réflexion sur ce qui se joue au niveau des tribunaux internationaux (la question de la justice après les guerres, mais qui peut parfois se construire pendant les conflits). Ce n’est pas quelque chose de spécifiquement chrétien mais cela nous interpelle sur l’appel que nous recevons à pratiquer la justice et ce sont des lieux où nous pouvons être plus particulièrement attentifs à notre possible engagement éthique. Le contexte est très important: il faut prendre en compte les situations des uns et des autres, et l’émotion entre aussi en jeu.

Quand on regarde les mécanismes entre tribunaux internationaux et organisations internationales, se pose la question de la légitimité de l’intervention et même de l’évaluation, vraies questions juridique et politique. Car il faut penser la difficulté qu’il y a à allier capacité ou non d’intervention et élaboration d’une pensée de ce qui est juste ou non. On attend en effet de la communauté internationale qu’elle agisse mais on ne veut en même temps ni impérialisme, ni intrusion. On préférerait que les lieux, les territoires (ce ne sont pas toujours des nations, des pays) se saisissent eux-mêmes de la justice. Ce paradoxe entre les dynamiques propres des tribunaux internationaux et de la justice interne peut-il être dépassé ?

Par exemple, un mandat d’arrêt a été lancé contre Poutine et je me suis naïvement demandée comment ils allaient faire pour l’arrêter. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, plutôt de savoir si une parole de justice doit être portée avant toute mise en œuvre. Une fois que la parole a été donnée pour dire ce qui est juste ou non, c’est aux pays et aux citoyens d’arriver ensuite à pratiquer leur justice avec les institutions qu’ils peuvent mettre en place. Cette dynamique est intéressante parce que d’un côté elle donne sens au fait qu’on est tous touchés par ce qui se passe dans des pays proches ou lointains, de l’autre côté elle incite chaque citoyen à la reconstruction des institutions de son territoire par son engagement dans la justice.

 

Jeanine Mukaminega. Pour illustrer la question de la justice en ce qui concerne l’Afrique des Grands Lacs, je peux donner trois exemples:

Il y a les mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale à La Haye, mais on a l’impression que les personnes jugées ne sont pas nécessairement les coupables, ceux qui tirent les ficelles, ont enclenché et continuent d’enclencher ces situations douloureuses.

Il y a ensuite les tribunaux créés pour des cas précis comme le Tribunal international pour le Rwanda à Arusha (18). Mais on a l’impression qu’il a été installé pour décapiter l’ancien pouvoir et éliminer toute autre force politique que celle qui venait d’être installée. Ce que cette nouvelle force politique a produit, tout le monde le sait maintenant. Et pourtant, il y a pas de mandat d’arrêt, pas de justice à ce niveau-là.

Il y a enfin ce qui se passe à l’intérieur des pays, comme les tribunaux Gacaca (une façon de régler les conflits au niveau interne en s’appuyant sur des traditions et sur la sagesse des anciens (19)) ou le Musimbo dont j’ai appris récemment l’existence par le docteur Mukwege qui a lui-même essayé de réactiver ces mécanismes de justice locale. Le Gacaca fonctionnait au niveau des villages mais il a été détourné et utilisé pour autre chose. Le Musimbo fonctionne mieux parce que ça vient du peuple, des personnes qui vivent ces situations de conflit.

Mais dans tous les cas, les victimes de l’Afrique des Grands lacs ont du mal à identifier le type de justice pouvant régler la complexité de ce qui se passe dans la région. C’est donc une question compliquée que Murielle vient de souligner et qui aurait dû effectivement être discutée un peu plus.

 

Matthieu Richelle. Merci pour toutes les réflexions qui montrent qu’il y a du grain à moudre et que le débat peut se prolonger jusqu’à l’année prochaine !

 

Illustration: François devant le Sultan (Giotto, basilique  Saint-François, Assise, 1295).

(12) Lors de l’allocution de bienvenue en tant que doyen de la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg le vendredi soir 23 juin 2025 au Stift.

(13) Le 19 octobre 2022. Résumé et discours sur le site de la FUTP.

(14) Lire le récit par Bonaventure au chapitre 9 de sa Legenda major (Pierre Guichard et Denis Menjot (éd.), Pays d’Islam et monde latin, chapitre 61, pp.219-223, Presses universitaires de Lyon, 2000). Lire aussi John Tolan, François et l’islam, Foi&Vie 2016/2, pp.54-68.

(15) Günther Anders (1902-1992), élève de Husserl et Heidegger, il développe une critique aigüe de la technique avec L’obsolescence de l’homme (Die Antiquierheit des Menschen 1 et 2, 1956 et 1980), traduit par Christophe David (tome 1, L’Encyclopédie des nuisances/Ivrea, 2002; tome 2, Fario, 2011).

(16) Wilfred Monod (1867-1943), pasteur et fondateur de la Fraternité spirituelle des Veilleurs (Lire Laurent Gagnebin, Wilfred Monod et les Veilleurs, Foi&Vie 2023/1-2, pp.29-31). Henri Roser (1899-1981), objecteur de conscience, évangéliste et militant pacifiste au sein du Mouvement international de la réconciliation (MIR). René Cruse (1922-2017), un temps pasteur et lui aussi militant pacifiste et figure du MIR.

(17) Ce récit versifié en occitan a été d’abord écrit par Guilhem de Tudèla, clerc navarrais installé à Montauban et partisan modéré de la Croisade menée par Simon de Montfort, qui conte les évènements jusqu’en 1213. Puis continué par un catholique anonyme très opposé aux Croisés qui conte ces évènements jusqu’en 1219. Voir sur Gallica le manuscrit original ainsi que l’édition Paul Meyer en 1875-1879 (texte et traduction).

(18) Le Tribunal pénal international pour le Rwanda a été établi par l’ONU à Arusha (Tanzanie) fin 1994 pour juger les crimes contre l’humanité commis au Rwanda ou par des Rwandais cette année-là. Il a cessé ses travaux à la fin 2015.

(19) Les tribunaux Gacaca (prononcer Gatchatcha) ont été établis par le régime du président Paul Kagamé à partir de 2001 pour juger village par village les personnes accusées d’avoir participé aux massacres de 1994.

 

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